Dans son édition de la semaine, Le Canard Enchaîné rapporte des propos de Jean-Claude Juncker, premier ministre Luxembourgeois et président de l’Eurogroupe. Ce dernier aurait rapporté des propos de François Fillon: «Fillon m’a dit que s’il n’y avait pas eu les homosexuels et les Noirs, Sarkozy et l’UMP n’auraient pas perdu les élections».

Au-delà de la véracité des propos et au-delà du sens que M. Fillon donne à «Noirs» (Le Canard Enchaîné suppose qu’il parle des Dom-Tom), nous avons voulu savoir si cela était plausible. Après tout, le New York Times a bien avancé que le vote des homosexuels avait été déterminant dans la réélection de Barack Obama (lire Gay Vote Proved a Boon for Obama).

Nous avons donc posé la question à Guenaëlle Gault, directrice du département Stratégies d’Opinion à TNS-Sofres. Partant du principe que François Fillon cherchait donc « à mettre le doigt sur le 1,1 million qui a séparé Nicolas Sarkozy de François Hollande au second tour. 16,9 millions de votes pour l’un / 18 millions pour l’autre »,  cette dernière a ensuite fait plusieurs remarques. La première concerne la formulation de la phrase attribuée à M. Fillon:

«Évidemment il est totalement contestable dans le principe d’exclure même hypothétiquement une quelconque frange de la population d’un résultat électoral national.»

Mais, poursuit-elle,

«c’est aussi contestable dans la méthodologie qui prévaut au pseudo-calcul et ça renforce l’illégitimité du propos car, précisément, ce sont deux populations pour lesquelles on ne dispose pas de statistiques de référence, a fortiori on ne sait pas ce qu’ils ont voté à la présidentielle.»

C’est en effet une différence notable avec les États-Unis: là-bas, on peut demander aux électeurs lors des sondages de sortie des urnes s’ils sont homos ou non (d’où l’article du New York Times, cité plus haut). En France, ce n’est pas possible.

Quand bien même, selon Guénaëlle Guault:

«Même si l’on se risque à partir d’approximations très très contestables, cela ne marche pas: François Hollande reste devant.»

Et la «sondeuse» de partir d’une étude du Cevipof (Centre de recherches politiques de Sciences Po) pour appuyer sa démonstration sur les homos:

«On part par exemple d’une extrapolation du Cevipof qui « évalue » (entre guillemets et pincettes) à 1,5 million les homos en âge de voter. Sachant qu’en janvier 2012, 53% disaient leur intention de voter pour un candidat de gauche car effectivement, cette « minorité » est plus ancrée à gauche, 10% Modem, 20% de droite, 17% d’extrême droite. Sachant qu’on ne sait pas du tout s’ils sont effectivement allés voter. S’ils sont effectivement allés voter ce qu’ils disaient aller voter en janvier…  Si on fait le plein sur cette base avec les matrices de report des votes François Bayrou et Marine Le Pen entre le premier et le second tour, ça fait un tout petit peu plus d’1 million qui aurait donc voté François Hollande. Mais… s’ils ne sont plus là, il faut aussi enlever le demi-million à Nicolas Sarkozy! Le raisonnement ne colle pas.»

Ensuite, Guénaëlle Gault examine le cas des «Noirs» que François Fillon aurait mentionné:

«On part de l’hypothèse extravagante que la population noire = population des Dom-Tom. Il y a bien une étude TNS Sofres-Cran qui, en 2006, évaluait les Noirs français (métropole et Dom-Tom) en âge de voter à 1,5 million. On sait qu’il y a par ailleurs 1,7 million d’inscrits sur les listes des Dom-Tom. Moralité: tous les habitants des Dom-Tom ne sont pas noirs. Tous les Noirs n’habitent pas dans les Dom-Tom. Mais admettons… Après, comme pour les homos, c’est vrai que les Antilles et la Réunion votent traditionnellement à gauche et que cette année cela a été encore plus marqué. Si on prend Guadeloupe/Martinique/Guyane/Réunion, cela fait environ 550000 voix en moins pour François Hollande et 232400 pour Nicolas Sarkozy. »

Au final, cela ne signifie pas que sur le fond François Fillon a forcément tort – s’il a bien prononcé les propos rapportés par Le Canard –, simplement qu’il n’a pas à sa disposition de véritables données pour l’affirmer.

«Après, j’aurais tendance à dire que oui, ces populations ont pu jouer l’élection indirectement: pour les sujets que leur seule existence pose mais là en l’occurrence, il me semble que Nicolas Sarkozy a fait beaucoup pour être bien positionné sur les valeurs identitaires», conclut Guénaëlle Gault.