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Bonjour. Nous accueillons aujourd’hui Lilian Thuram pour un chat exceptionnel sur Yagg. Vous pouvez d’ores et déjà poser vos questions.

Les dégommeuses: Bonjour Lilian. En juin, vous avez soutenu l’initiative des Dégommeuses «Foot For Love», contre les discriminations lesbophobes. On en garde un super souvenir et on vous invite à venir marcher à nos côtés, le 16 décembre lors de la marche pour l’égalité des droits! Vous venez?

Paul: Bonjour, serez-vous à la manifestation du 16 décembre pour l’égalité des droits? Votre voix est importante, votre présence ce jour-là parmi nous l’est tout autant. Merci!

Lilian Thuram: La réponse est malheureusement non car je dois partir aux Étoiles du sport, un rendez-vous qui a été pris il y a fort longtemps. Je ne serais pas présent physiquement. Mais ça me parait surréaliste de devoir faire une manifestation pour l’égalité; ça me ramène des décennies en arrière, lors des marches aux États-Unis où des personnes noires faisaient des marches pour demander des droits. Faire cette même marche en 2012 prouve que l’égalité c’est quelque chose qui se construit et qui se gagne. Je me demande si ceux qui refusent le mariage pour tous se rendent compte qu’ils sont dans la même démarche que ceux qui refusaient l’égalité à des hommes et des femmes parce qu’ils étaient noirs.

Rambo: Bonjour Lilian et merci pour ton soutien à la communauté LGBT 🙂 Voici ma question: peux-tu nous dire comment, de nos jours, est perçue et vécue l’homosexualité dans le milieu footballistique?

Lilian Thuram: Il faut soutenir l’égalité entre les hommes et les femmes. Dans le milieu du football, il y a des individus, et certains acceptent et d’autres pas. L’homophobie est quelque chose de culturel comme le sexisme ou le racisme. Donc vous allez trouver des personnes homophobes, même des personnes qui sont homophobes sans le savoir. Mais ce qui est particulier dans le milieu du foot, c’est que des réflexions comme « on n’est pas des pédés » ou « vous êtes pas des gonzesses » sont monnaie courante. Mais il suffirait d’en parler et dire que c’est de l’homophobie pour que la personne puisse en prendre conscience.

The Shade: Au cours de l’année, différents professionnels se sont exprimés sur ce que pourraient être les conséquences d’un coming-out pour un joueur. Certains encourageaient et d’autres déconseillaient les «sorties de placard» dans les clubs. Et vous, qu’en pensez vous?

Lilian Thuram: Il est préférable de parler de ces sujets. Il faut aider les plus jeunes à accepter leur sexualité. Trop de jeunes mettent fin à leur vie parce qu’il y a un discours négatif sur l’homosexualité. Il faut en parler. Normalement on ne devrait pas avoir besoin de le dire mais quand ça vient de personnes connues, ça peut aider. Cela permet de changer l’imaginaire des gens sur l’homosexualité.

The Shade: Quel a été le déclic pour que vous vous deveniez militant contre des discriminations qui, contrairement au racisme, ne vous «touchent» pas directement?

Lilian Thuram: En fait, c’est tout le travail que j’ai fait sur l’esclavage qui m’a emmené à réfléchir sur les inégalités. Comment on crée des groupes et comment on hiérarchise les gens. C’est vrai que souvent, les gens réagissent quand cela les touche mais ils ne voient pas les autres discriminations et ils ne font pas le lien entre elles. Un exemple. J’étais aux Antilles avec un ami, il me dit: « c’est très bien ton travail sur le racisme ». Je lui ait dit! « c’est compliqué car les gens ne voient pas le rapport avec l’homophobie. Toi tu pourrais avoir des mots homophobes ». Il m’a dit: « c’est pas pareil, l’homosexualité, c’est pas naturel ». En fait je lui ai répondu: « réfléchis bien, tu ne peux pas avoir des préjugés sans comprendre qu’il y a des gens qui ont d’autres préjugés ». Il a compris que les préjugés sont culturels. Il faut comprendre la difficulté de certaines personnes de voir les autres non pas comme des êtres humains mais comme membres d’un groupe, qui subit de fait des injustices. Avec le travail que nous faisons dans les écoles, les enfants ont beaucoup plus la notion de justice et d’injustice.

Stéphane: Suivez-vous le débat sur la loi du mariage pour tous? Qu’en pensez-vous?

Lilian Thuram: Je demande aux enfants: est-ce qu’il est juste que dans notre société, il y ait des hommes et des femmes qui ont moins de droits que les autres? Ils m’ont tous répondu que ce n’était pas juste. Ces enfants-là ne sont pas encore conditionnés. Plus vieux, on a beaucoup plus de mal à voir les injustices.

Solomon: Dans mon pays en Ouganda, le parlement débat d’une loi qui prévoit la peine de mort ou la prison à vie pour les gays et les lesbiennes. Comment pouvez-vous nous aider au plan international?

Lilian Thuram: Ce serait avec grand plaisir si je pouvais apporter mon soutien. Ce qui se passe en Ouganda aujourd’hui, ça devrait permettre à ceux qui sont contre le mariage pour tous de réfléchir. Comment est-ce possible qu’on veuille tuer les homosexuels? La meilleure façon de lutter contre l’homophobie, ce serait d’avoir l’égalité. Grâce à la loi, on luttera contre l’homophobie. L’homophobie, c’est refuser les mêmes droits à des hommes et à des femmes parce qu’ils sont homosexuels. Derrière les personnes qui sont contre, il y a un conditionnement très difficile pour eux à dépasser. Il faut les mettre devant leurs contradictions et que l’État prenne ses responsabilités.

Patrick: Les footballeurs ont une grande influence sur les jeunes mais peu s’expriment comme vous contre l’homophobie. Pourquoi ?

Lilian Thuram: Je m’exprime parce qu’on m’a posé la question. Si vous posez la question à des joueurs, ils vont vous répondre. Vous allez trouver des joueurs qui vont partager mes idées et d’autres qui vont partager les idées de ceux qui descendent dans la rue contre le mariage. Quand vous connaissez des personnes homosexuelles, c’est plus facile d’en parler.

Charles: Bonjour Lilian. Je suis Antillais, comme vous. Que pensez-vous de l’homophobie « culturelle » d’une bonne partie de la société antillaise?

Jérôme:  Très cher Lilian, Vous êtes depuis longtemps déjà une conscience pour plusieurs générations, dans vos combats intelligents contre les singes des tribunes de foot, les racailles de Sarko, et j’en passe… Ce nouvel engagement est d’autant plus fort de votre part que le mariage pour tous, mais aussi plus généralement l’homosexualité, sont quasi bannis des Antilles : les maires y compris PS sont nombreux à se prononcer contre, et les homosexuels antillais, mais aussi des autres Dom et Tom, sont contraints au placard ou à l’exil en métropole. Pensez-vous vous engager plus particulièrement à l’attention de ces territoires, et si oui, comment ?

Lilian Thuram: Encore une fois, quand je vais dans les écoles, je parle de l’homophobie, y compris aux Antilles. Sur la société antillaise, je montre à quel point on a enfermé cette société, comment les hommes ont été enfermés dans leur corps. On a enfermé les hommes dans cette image de la virilité. Pour la société, l’histoire a voulu qu’on enferme les Noirs dans leur force physique à cause de l’esclavage. Donc, l’homosexualité ne cadre pas avec ça. L’homme blanc n’est pas enfermé dans son corps. Et donc, en tant qu’homosexuel, vous allez développer un rapport avec ce corps qui n’est pas reconnu comme un corps d’homme. Quand je discute avec mes amis, ils n’avaient pas vu les choses comme ça. Un homme homosexuel, dans l’imaginaire collectif, n’est pas un homme. Pourtant, il y a des milliards de façons d’être homme, d’être femme ou d’être homosexuel.

The Shade: Quelle position adoptez-vous face à des rencontres sportives telles que les Gay Games ?

Lilian Thuram: Au départ ça peut faire sourire: pourquoi faire les jeux des homosexuels? Mais c’est une très bonne chose pour discuter. Quand j’étais jeune, je pensais qu’un Noir ne pouvait pas être homosexuel. Dans Mes Étoiles noires, je parle d’un boxeur, Al Brown, qui était homosexuel et champion du monde.

nileju: Bonjour Lilian, je trouve formidable qu’un footballeur comme vous avec votre palmarès s’engage autant dans la lutte contre le racisme et l’homophobie dans le sport, toutefois j’ai une question qui n’a rien à voir avec ça et qui ne satisfera que ma curiosité: Avez-vous dans votre carrière pro joué ou rencontré des joueurs pro gay (je ne vous demande pas de nom, un indice à la limite) ?

Lilian Thuram: Sincèrement je ne me suis jamais posé la question mais aucun ne me l’a dit. Dans le monde du sport, ça reste difficile de le dire. Et dans l’imaginaire collectif, le sport ne passe pas avec l’homosexualité.

Pascal Brèthes: Bonjour Lilian,
 Comment expliques-tu que dans l’affaire du FC Chooz (exclusion d’un joueur homosexuel par ce club pourtant signataire de la Charte contre l’homophobie dans le football), bien que saisi par notre avocat, le Conseil national de l’Éthique refuse à ce jour de statuer sur cette affaire. Dans le même registre, l’UEFA n’a jamais sanctionné ou demandé d’explication à José Mourinho sur ses propos homophobes. Tout cela ne risque pas d’encourager un coming out pour un footballeur professionnel ou amateur?

Quand ce sont des sujets comme l’homophobie ou le racisme, les instances du football ont du mal à gérer. Cela veut dire qu’ils ne comprennent pas la gravité de la chose. Nos sports doivent véhiculer des messages de respect. Le football doit avoir le courage de se saisir de ces sujets. C’est le deuxième lieu après l’Éducation nationale pour éduquer les enfants. Mais c’est à l’image de la société dans laquelle nous vivons.

Karim: Aviez-vous pris connaissance des dérapages de Louis Nicollin (disant que son équipe allait s’occuper des petites tarlouzes d’une autre équipe). Qu’en avez vous pensé? En avez-vous peut-être parlé avec lui?

Lilian Thuram: Je ne l’ai pas croisé. Mais il a l’habitude de tenir des propos comme ça. Parfois, c’est culturel, M. Nicollin, il faut lui parler car il est conditionné. Il ne voit pas le mal à tenir de tels propos. Ce qui est dangereux dans l’homophobie, c’est la facilité de la parole. Dans une famille, un jeune peut entendre des mots très blessants sur l’homosexualité, alors que dans une famille noire, il n’y aurait pas cette attitude vis-à-vis de la couleur de la peau. Il faut alerter Monsieur Nicollin.

Stéphane: Sur le foot, il faut sans doute faire de la pédagogie auprès des supporters… Comment peut-on faire ça à votre avis?

John: Pensez-vous qu’on doit continuer à diffuser des clips contre l’homophobie ou contre d’autres types de discrimination dans les stades?

Lilian Thuram: Pour lutter contre l’homophobie dans les stades, il faut lutter contre l’homophobie dans la société. Il faut commencer par éduquer la société et les plus jeunes. L’égalité des droits fera reculer l’homophobie. Il faut expliquer que l’homosexualité existe depuis la nuit des temps. La sexualité d’une personne ne détermine pas l’intelligence, les qualités, les défauts d’une personne. Il y a des gens qui rejettent leur propre enfant parce qu’ils ou elles sont homos. Il n’y a rien de plus violent que de perdre l’amour de ses parents.

Sophisticket: Et lutter contre l’homophobie dans les clubs de foot des plus jeunes aussi 🙂

Karim: Vous parliez tout à l’heure de vos interventions dans les écoles. Quelles conclusions en tirez-vous? Il y a encore beaucoup de boulot à faire sur les discriminations? ou on progresse?

Lilian Thuram: On progresse. Quand on regarde l’histoire sur une longue durée, il y a un progrès. S’il y a des gens pour dire non au mariage, d’autres manifestent pour. Il y a des pays où la loi est déjà passée. Il faut de l’éducation, pour que moins de personnes descendent dans la rue contre le mariage. Et chacun doit assumer ce qu’il ou elle est. Dans la bonne marche de la société, quand vous assumez ce que vous êtes, cela va mieux. Quand dans des soirées, des amis homos me présentent leur fiancé, c’est comme ça que ça avance. Avoir une bonne estime de soi, c’est très important. Il faut parler d’homosexualité sans tabou, pour que dans les classes, s’il y a un homo il puisse le dire ou se sentir mieux. Moi c’est le discours que je tiens à mon fils, sur la couleur de peau: Il y a des gens qui verront ta couleur de peau, mais tout le monde n’a pas des préjugés négatifs.

pa-yverdon: Sur la page «objectifs» du site internet de votre Fondation, pas un mot sur l’homophobie …. Alors? Récup pour personnalité en perte de notoriété et démarche sincère? Si la démarche est sincère qu’est-ce qui a été le déclic pour s’investir également pour cette nouvelle cause?

Lilian Thuram: C’est assez simple, j’essaie de mettre ma notoriété au service de l’égalité devant les enfants. Quand je vais dans les écoles, je parle d’homophobie et de racisme, de sexisme. J’essaie aussi de faire comprendre qu’on peut lutter contre l’homophobie et être raciste ou lutter contre le sexisme et être homophobe. Il faut lier les discriminations. J’ai parlé d’homosexualité dans Mes Étoiles noires, dans le Manifeste pour l’égalité.

Lilian Thuram: Et dans l’exposition Exhibitions, au musée du Quai Branly, j’avais mis à la fin des images de couples d’hommes et de couples de femmes qui s’embrassaient, parce qu’on ne fait  pas toujours le lien entre toutes les inégalités. Il faut se mettre à la place de l’autre. Il faut mettre au centre de tout l’être humain, les luttes seraient plus performantes Dans la marche de Martin Luther King, il y avait toutes les religions et les sexualités. Et j’espère que ce sera la même chose pour la marche du 16 décembre pour l’égalité.

Yagg: Le chat est maintenant terminé… Le mot de la fin à notre invité.

Lilian Thuram: Ça a été un plaisir. À refaire. Je tiens à souhaiter un joyeux anniversaire à Mika [un ami de Lilian, pas le chanteur] et maintenant j’attends ton interview sur France football.

Yagg: Fin du chat. Merci infiniment à Lilian Thuram pour ce moment sur Yagg.

Pour en savoir plus: Fondation Lilian Thuram, Éducation contre le racisme.