Maurice Ravel était-il gay? Cette question semble avoir passionné le critique américain Benjamin Ivry. Dans un ouvrage que j’ai récemment trouvé aux Puces (Maurice Ravel, a life, Welcome Rain Publishers, 2000), Ivry explique que l’homosexualité cachée de Ravel était au centre de sa vie et donc de son art et qu’elle explique à la fois l’aridité de ses relations humaines et la sensualité de sa musique.

Homme discret et pudique, Ravel n’a jamais fait état de ses préférences intimes et l’absence de relation connue, avec une femme ou un homme et cela ne cesse en effet d’intriguer.

INDICES PLUS OU MOINS CONVAINCANTS
À l’appui de sa thèse, Ivry présente un faisceau d’indices plus ou moins convaincants: Ravel est resté célibataire, il s’habillait comme un dandy et comptait dans son cercle d’amis des gays et des lesbiennes. Jusque là rien de bien affriolant. Reprenant à son compte les démonstrations balourdes d’une certaine Christine Souillard (Ravel, éditions Gisserot, 1998), Ivry explique que Maurice Ravel n’aurait jamais surmonté son complexe d’Œdipe, la preuve en étant les fréquentes références dans son œuvre au monde des enfants (Ma Mère l’Oye, L’Enfant et les Sortilèges, etc.) et le désespoir dans lequel il fut plongé après la mort de sa mère.

Comme tout cela ne va pas très loin, Ivry se déguise en Roger Peyrefitte et part à la chasse aux ragots: au cours de l’année 1900, Maurice aurait reçu chez lui ses amis du groupe des Apaches déguisé en ballerine, avec tutu et faux seins. On l’aurait aussi reconnu, quelques années plus tard, au Bœuf sur le toit, matant des gigolos avant de sauter sur la piste pour se lancer avec l’un d’entre eux dans un tango torride.

LE PONCIF DU « BOLÉRO »
Quand Ivry voit dans L’Heure espagnole une ode à la puissance phallique exubérante, on sourit un peu mais lorsqu’il nous sert le poncif du Boléro comme métaphore musicale de l’acte sexuel non consommé, on regrette presque que Bo Derek n’ait pas publié ses pensées philosophiques. Le critique américain devient un peu plus intéressant dans son développement sur la fascination de Ravel pour le personnage de Pan: les anciens Grecs, nous dit-il, utilisaient l’expression «en l’honneur de Pan» pour signifier les relations homosexuelles masculines. Mais encore?

Le signe le plus troublant se trouve peut-être dans la mélodie L’Indifférent, ce très beau chant mélancolique en l’honneur d’un séduisant jeune homme, écrit dans la tradition de la poésie arabe médiévale et que Ravel a mis en musique. Mais j’en ai déjà parlé dans un post précédent.

http://youtu.be/zigbRjs5qgQ

Si vous ne pouvez pas voir la vidéo ci-dessus, cliquez sur Felicity Lott sings Shéhérazade, L’Indifférent.

Si l’on cherche un peu dans les mémoires de contemporains ou amis de Ravel, le son de cloche est assez différent. Manuel Rosenthal raconte ainsi que Ravel avait recours aux Vénus de quartier. Le pianiste Ricardo Viñes, ami proche du compositeur, créateur de plusieurs de ses œuvres, évoque dans son journal intime (publié par les Presses Universitaires de Montréal) que Ravel aurait caché dans sa musique, par le moyen d’un code secret, son amour déçu pour une jeune fille nommée Maria de Alba.

La biographie référence de Ravel rédigée par Marcel Marnat (Maurice Ravel, Fayard, 1986) évoque une probable liaison avec une certaine Misia Godebska. Modèle de Renoir, Toulouse-Lautrec, Bonnard, Vuillard et Vallotton, élève de Gabriel Fauré, amie de Stravinsky et de Coco Chanel, cette Misia fut à Paris, nous dit Paul Morand ce que la déesse Kâlî est au panthéon hindou.

Marnat relève que c’est avec elle que Ravel fît une longue croisière après son échec au prix de Rome, que c’est à elle qu’il offrit une poupée chinoise le soir de la première de Daphnis et Chloé et c’est à sa famille qu’il porta une amitié indéfectible jusqu’à ses derniers jours. Certains critiques musicaux ont même vu dans la récurrence d’un mystérieux groupe de notes au cœur de plusieurs partitions de Ravel un discret et subtil hommage à la belle Misia.

Alors Maurice, hétéro, gay, bi, asexuel? Plus les révélations s’accumulent plus le mystère s’épaissit. Et si tout cela, au fond, n’avait guère d’intérêt?

Photo DR

En partenariat avec JefOpera.