Chaque jour, le débat autour du projet de loi ouvrant le mariage aux couples de même sexe apporte son lot d’arguments et de contre-arguments, d’avis et expertises en tous genres et de toutes qualités. Pour certains, il en va d’une avancée, permettant la reconnaissance et la protection de ces couples et de leurs éventuels enfants. Une étape supplémentaire vers la normalisation de l’homosexualité et un réajustement du concept d’égalité. Pour d’autres, les arguments se fondent sur la tradition, le danger à l’institution du mariage, le danger sociétal – anthropologique voire philosophique diront certains – de l’homosexualité, et la protection de l’intérêt supérieur de l’enfant. Critiques qui ne sont pas limitées aux hétéros, certains homos dénonçant ainsi le caractère dégradant de cette machination en faveur de l’héteronormativité! Au regard du projet de loi, certains des contre-arguments frisent parfois l’absurde. Mais leur virulence invite à s’interroger: pourquoi donc ce projet dérange-t-il tellement?

UN DÉBAT ALIMENTÉ PAR DES PEURS
Ce débat questionne la vision de la différence et les repères sociaux: les notions de sexualité, couple, famille, voire de masculinité et de féminité. Il s’agit d’une réévaluation de la morale et de l’éthique de chacun et des «normes» de la société. Elle apparaît d’autant plus importante qu’elle est effectuée par la plupart des autorités intellectuelles et morales qui débattent sur le fait que, peut-être, le concept d’égalité tel que conçu jusque là ne serait plus ou n’aurait jamais été le bon, le juste, l’universel. En l’absence de réponses consensuelles, les termes inavoués du débat sont cependant alimentés par des peurs. L’argument fait place à l’irrationnel, libérant des comportements allant du mépris à l’injure, voire pour certains à la violence. Répondre à ces peurs est essentiel pour déconstruire les idées fausses et aller de l’avant. Opposants, je m’interroge donc: «De quoi avez-vous peur?»

L’acceptation du mariage pour tous vous fait tout d’abord peur car elle conduirait à détruire le mariage et la famille «actuels», déjà si affaiblis comme en témoignent les statistiques sur les mariages, divorces, pacs, unions libres, familles recomposées et parents célibataires. La question ne s’arrêterait pas au mariage civil, mais s’étendrait au mariage religieux, qui souffrirait de la perte d’influence de l’Église et de la montée de l’athéisme. Quoi qu’il en soit, ces problèmes ne sont pas liés aux couples de même sexe. Peut-être témoignent-ils d’une évolution du couple, de la famille, et de la filiation, que vous n’auriez pas prise en compte? En vous accrochant à une image révolue, vous risquez de ringardiser encore davantage cette institution, de précipiter sa perte. C’est tout de même paradoxal que, dans un débat où ceux qui se l’étaient vu refuser glorifient le mariage, les soi-disant protecteurs de l’institution le leur refuse!

DES COMBATS D’UN AUTRE TEMPS
Par ailleurs, c’est l’homosexualité en elle-même qui, selon vous, serait contraire à la morale et à la religion. Pourquoi donc lui accorderait-on un gage de normalité si les livres sacrés la voient comme un péché? «Couvrez ce sein que je ne saurais voir», dirait Tartuffe. Il faudrait taire et cacher l’homosexualité, la laisser hors champ. Cette idée imposerait a minima l’abstinence et, pour les plus radicaux, l’extermination des homos. Visions inacceptables dans un débat sur une institution de la République! Ces combats d’un autre temps ont-ils d’ailleurs réussi, à quelque époque que ce soit, à empêcher les soi-disant péchés qu’ils prétendent combattre? Pensez-vous donc qu’en empêchant les couples de même sexe de se marier et d’adopter, ceux-ci arrêteront d’exister? De plus, si vous croyez en cela, est-il si difficile de concevoir que d’autres personnes ne voient pas ces actes comme des péchés et ne souhaitent pas se voir imposer ces visions?

Si ce n’est pas un ordre religieux auquel vous croyez, mais à un ordre naturel, dont vous auriez peur qu’il soit bafoué, c’est au caractère socialement, historiquement et scientifiquement construit de la «Nature» que je vous invite à réfléchir. Des études l’ont montré en ce qui concerne la sexualité, la détermination du sexe, et les normes de genre. Ces remises en question de la vérité vraie vont même bien au-delà et concernent la construction sociale de la Science. Vous nous dites que l’homosexualité ne serait pas naturelle, ne permettant pas la reproduction, mais alors qu’en serait-il de la stérilité, de la sexualité des personnes âgées et de la sexualité non-reproductive des hétéros? Lorsque certains avancent que ces comportements existent dans la nature, telle l’homosexualité de certaines espèces animales, vous répondez que cela démontre le caractère bestial de l’homosexualité. Quand ils répondent que l’homosexualité existe chez les hommes depuis la nuit des temps, c’est son caractère minoritaire et anormal que vous pointez. Où donc trouver un argument qui satisfasse votre besoin de naturalité?

L’HOMOSEXUALITÉ NE SE CHOISIT PAS
Avez-vous peur qu’en laissant les homos se marier et adopter, vos enfants soient incités à avoir une telle sexualité? Comme si le fait de marginaliser les homos vous protégeait. L’homosexualité ne se choisit pas, ne s’attrape pas, et ne s’empêche pas. Elle existe dans toutes les sociétés, classes sociales, et religions, n’en déplaise au président iranien. De plus, aussi ridicule soit ce slogan des anti-mariage pour tous, les homos aussi ont deux parents hétéros! Ils n’ont pas hérité de leur sexualité, et leurs frères et sœurs ne le sont pas forcément, ce qui vient contredire la thèse d’un conditionnement éducatif. La «guérison» de l’homosexualité est un leurre, les résultats pitoyables et inquiétants des traitements correcteurs le démontrent. Ce qui change, c’est l’entourage et la société. Cela entraîne que certaines personnes ne peuvent vivre de façon apaisée leur sexualité. Rejetées, celles-ci vivent dans le repli, la haine de soi, et en arrivent même à se suicider. S’il arrivait qu’un de vos enfants soit homo, ne préféreriez-vous pas qu’il ou elle vive dans une société tolérante? Pensez un peu au bien-être de ces personnes qui auraient pu/pourraient/sont peut-être vos enfants!

Vous auriez aussi peur en ce qui concerne la question du genre, menace pour la société. Peut-être avez-vous cette idée qu’un homo est forcément du genre opposé de celui consacré par le cadre hétéronormatif? Il n’y aurait pas de correspondance entre l’homme/masculin et la femme/féminine chez eux. Brouillage des cartes, l’homme ne serait plus courageux et fort, incapable donc de défendre sa famille et sa patrie; la femme ne serait plus douce et maternelle, et refuserait les tâches qui lui sont naturellement attribuées. Oui, il y a des homos – mais aussi des hétéros! – pour qui cela est vrai. Ces personnes ont toujours existé et n’ont pas détruit les sociétés. Il existe aussi, et il existera toujours, des homos et des hétéros qui correspondent à la norme de genre que vous défendez. La marche des fiertés, dans toute son excentricité, est là pour montrer cette diversité et revendiquer le droit à la différence et au respect. Avec l’acceptation de l’homosexualité, c’est non pas une suppression des genres mais une vision plus tolérante qui est revendiquée, chacun devant se construire non plus selon des préceptes de masculinité/féminité aveuglément repris, mais selon d’autres valeurs tels que le respect, l’effort, la réflexion.

Autre prétendue menace à la société, présente dans les esprits mais absente des débats, est l’association que font certains entre homosexualité et VIH. Le virus de l’immunodéficience humaine est en effet présent de façon plus significative chez les homos masculins dans notre pays. Le débat sur le don du sang l’a bien ancré dans les esprits. Toutefois, cette maladie ne leur est pas exclusive; elle est également présente chez les hétéros. Aussi, la prévalence chez les homos masculins peut être vue comme la conséquence du rejet de l’homosexualité par la société, conduisant les personnes à se cacher et à augmenter leur prise de risques – partenaires multiples, rapports non protégés, faiblesse du dépistage. Loin de représenter un danger, la reconnaissance du mariage et de l’adoption par les homos aidera au contraire à normaliser leur sexualité, diminuant ainsi la prise de risques et favorisant les comportements vertueux.

L’INTÉRÊT SUPÉRIEUR DE L’ENFANT
Mais même en étant rassurés sur tous ces points, c’est pour l’intérêt supérieur de l’enfant que vous avez peur. Avoir des parents de même sexe entraînerait peut-être un désordre psychologique de l’enfant, augmentant sa souffrance, lui faisant perdre ses repères. Il faudrait conserver le statu quo au nom du principe de précaution. Or, si aujourd’hui les études françaises sur le sujet pâtissent de l’impossibilité pour les homos d’adopter, les exemples des pays étrangers dans lesquels cela est possible ne démontrent pas de danger significatif au bien-être des enfants. L’adoption promue par ce projet de loi vise d’ailleurs surtout à protéger les enfants des familles homoparentales existantes, l’adoption par le conjoint permettant plus de sécurité dans les actes de la vie de tous les jours (école, décision concernant les soins, voyages) et une protection en cas de décès d’un des parents. C’est principalement le rejet social qui est responsable de la souffrance des enfants des familles homoparentales. Ce n’est pas en niant la reconnaissance de ces couples que le problème se résoudra.

La liste des peurs liées de près ou de loin à ce projet est longue et il serait impossible de prétendre à l’exhaustivité. Mais tenter de les comprendre permet de rassurer ceux pour qui le manque d’information et la méconnaissance sont le principal moteur de la réticence. À tous ceux qui s’opposent à ce projet de loi, à ce changement de société, je souhaiterais donc dire: «N’ayez pas peur».

Azim Akbaraly, étudiant à Sciences Po, co-responsable de la Revue Ganymède (2010-2011), administrateur et responsable Prévention de l’associaton GLUP (Groupe LGBT des Universités de Paris) (2010-2011)
Les intertitres sont de la rédaction.

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