Vous avez été nombreux-ses à réagir à l’article intitulé «Quel impact aurait l’ouverture du don du sang aux homosexuels sur le risque de transmission du VIH?» et qui faisait état des résultats d’une étude de l’Institut de veille sanitaire (InVS). Nous avons demandé à Josiane Pillonel, qui était chargée de cette étude d’impact à l’InVS, de répondre à certaines de vos interrogations.

Question de vaugouvert: Si les calculs de l’InVS sont justes, ouvrir le don du sang aux non-abstinents ferait prendre des risques aux receveurs. Par contre, 1 an… Pourquoi pas 3 à 6 mois?

Question de Red: 12 mois, c’est trop! 4, comme pour tout le monde, ça couvre aussi largement la fenêtre silencieuse!

Josiane Pillonel: Je ferai une réponse commune à ces deux commentaires. Une période plus courte pourrait en effet être envisagée. Cependant, une durée inférieure à un an n’a pas fait l’objet d’évaluation de risque de transmission du VIH par transfusion. Les Britanniques par exemple avaient évalué une période d’1 an et de 5 ans mais pas de 6 mois ou de 4 mois. Ils ont montré que l’augmentation du risque entre 1 an et 5 ans était très faible et donc acceptable. Réduire cette durée augmenterait probablement encore le risque, sans qu’il soit possible, avec les données disponibles, de l’évaluer. C’est la raison pour laquelle, parmi les pays qui n’ont pas un ajournement permanent des HSH [Hommes ayant des rapports sexuels avec d’autres hommes], très peu ont pris une mesure basée sur une durée plus courte [1].

Question de Caro: Ce qu’on ne nous dit pas – aucune étude n’a été rendue publique –, c’est qu’en Italie et en Espagne, le don du sang aux HSH est ouvert mais nous ne savons pas si la contamination du VIH a augmenté, diminué, s’est stabilisée.

Josiane Pillonel: En Italie, depuis 2001, il n’existe pas d’exclusion spécifique des HSH. Dans ce pays, est exclu tout donneur ayant eu un nouveau partenaire sur les 4 derniers mois ou qui est multipartenaire. D’après l’article de Benjamin RJ et al. [2], qui est un résumé d’un forum international sur la question des HSH et dons de sang, des données non publiées suggèrent qu’il n’y pas eu de changement significatif dans l’incidence et la prévalence du VIH chez les donneurs de sang entre 1999 et 2008 en Italie [2]. Cependant, une étude précédente montrait une augmentation du taux de dons VIH positifs entre 1995 et 2006 à la fois chez les nouveaux donneurs et chez les donneurs réguliers [3]. Pour y voir clair dans la situation de l’Italie, Il est nécessaire d’avoir une actualisation de ces données.

Toujours d’après l’article de Benjamin RJ et al. [2], la situation actuelle de l’Espagne qui n’a jamais eu de critères de sélection basés sur l’orientation sexuelle semble préoccupante: en effet, les données épidémiologiques ont montré une augmentation récente du taux de séropositivité VIH et du nombre de dons dans la fenêtre de Dépistage Génomique Viral (DGV), qui concernent donc des donneurs infectés très récemment. De plus, la majorité de ces dons sont survenus chez des donneurs réguliers de sexe masculin, dont un grand nombre a déclaré, lors de la consultation post-don, avoir eu des relations sexuelles avec des hommes. D’après les auteurs, ces données suggèrent que certains de ces donneurs sont venus donner leur sang pour avoir un test VIH et ceci tout particulièrement à la suite de l’introduction du DGV sur les dons de sang en Espagne. Ce constat a amené les pouvoirs publics espagnols à envisager une période d’exclusion de 12 mois pour les hommes ayant eu des relations avec des hommes.

Question de nileju: Sinon, si j’ai bien compris seuls les HSH qui n’ont pas eu d’activité sexuelle depuis 12 mois pourraient donner leur sang? Ceux qui sont en couple depuis 6, 12 mois voire plus seraient toujours exclus? Sous quel motif? C’est encore de la discrimination, la fidélité chez les gays existe, elle est même courante, donc je ne vois pas pourquoi on interdirait à ceux-là de donner…

Question de François: Je comprends le calcul fait, mais une partie de la logique m’échappe: les hétéros, on leur fait confiance quand ils assurent ne pas avoir pris de risque; pourquoi ne ferait-on pas confiance aux homos dans le même cas, par exemple en couple stable et monogame, ayant effectué un test VIH? je ne vois pas la justification logique à cette différence, à moins d’estimer que les homos mentent plus que les hétéros.

Josiane Pillonel: Sur ces deux commentaires, une réponse commune. Il ne s’agit bien sûr ni de discrimination, ni de confiance dans les réponses de certaines personnes, mais de constats épidémiologiques. En effet, l’estimation de la prévalence du VIH (c’est-à-dire le nombre total de personnes vivant avec le VIH) chez les HSH se situe dans une fourchette allant de 7% à 18%. La comparaison de la valeur centrale de cette fourchette (13%) avec l’estimation de la prévalence du VIH dans la population hétérosexuelle âgée de 18 à 69 ans (0,2%) montre que la prévalence du VIH chez les HSH est environ 65 fois plus élevée. Dans un article publié en 2010, l’InVS a estimé l’incidence de l’infection par le VIH (c’est-à-dire le nombre de nouvelles infections) au sein de la population française dans différents groupes de population [4]. Ainsi, en 2008, on estime à 6940 le nombre de personnes nouvellement contaminées par le VIH en France. Rapporté à l’effectif de la population des 18-69 ans, le taux d’incidence global est estimé à 17 cas annuels pour 100000 personnes. Les HSH représentent la population la plus touchée correspondant à 48% des nouvelles contaminations (N=3320) avec un taux d’incidence estimé à 1000 cas par an pour 100000. Ce taux d’incidence de 1% chez les HSH est environ 200 fois supérieur à celui de la population hétérosexuelle française et 25 fois supérieur à celui des personnes hétérosexuelles de nationalité étrangère.

Enfin, il est nécessaire de compléter ces données épidémiologiques qui montrent que la population HSH est beaucoup plus touchée que la population hétérosexuelle, par des données de comportements sexuels. L’enquête Contexte de la sexualité en France faite en 2006 montre que le multipartenariat est plus fréquent chez les HSH: 47% ont eu au moins 2 partenaires sexuels au cours des 12 derniers mois, versus 12% des hommes hétérosexuels et 7% des femmes hétérosexuelles [5]. Cette proportion est plus élevée dans l’enquête Presse Gay 2004 (73%) [6]. De plus, dans cette dernière enquête, parmi ceux qui déclarent une relation stable, 74% ont eu un partenaire occasionnel au cours des 12 derniers mois. Enfin, parmi ceux qui déclarent une relation stable exclusive, 22% ne connaissent pas le statut VIH de leur partenaire et une proportion équivalente déclarent «ne pas savoir si leur partenaire stable a d’autres partenaires». Ces données de comportement sont corroborées par l’augmentation de l’incidence des infections sexuellement transmissibles dans la population des HSH, notamment celle des infections à gonocoques [7].

Lire aussi l’analyse de cette étude sur le blog du Collectif Tous Receveurs Tous Donneurs.

Photo Animation de Big Dipper et Qouet sur le don du sang.

Les références citées par Josiane Pillonel dans ses réponses:

[1] Pillonel J, Semaille C. Accès au don du sang des hommes ayant des relations sexuelles avec des hommes et impact sur le risque de transmission du VIH par transfusion: tour d’horizon international. Transfus Clin Biol. 2011 Apr;18(2):151-7.

[2] Benjamin RJ, Bianco C, Goldman M, Seed CR, Yang H, Lee J et al. International Forum: Deferral of males who had sex with other males. Vox Sang. 2011 Nov;101(4):339-67.

[3] Suligoi B, Raimondo M, Regine V, et al.: Epidemiology of human immunodeficiency virus infection in blood donations in Europe and Italy. Blood Transfus 2010; 8:178–185.

[4] Le Vu S, Le Strat Y, Barin F, Pillonel J, Cazein F, Bousquet V, et al. Population-based HIV-1 incidence in France, 2003-08: a modelling analysis. Lancet Infect Dis 2010 10(10):682-687.

[5] Bajos N, Bozon M: Enquête sur la sexualité en France: Pratiques, genre et santé. Éditions La Découverte. Paris, 2008.

[6] Velter A. Enquête Presse Gay 2004. Rapport AnRS-InVS – Juin 2007. Disponible sur le site de la Documentation française.

[7] Nguyen E, Bouyssou A, Lassau F, Basselier B, Sednaoui P, Gallay A. Progression importante des infections à gonocoques en France: données des réseaux Rénago et RésIST au 31 décembre 2009 et les partenaires des réseaux Rénago et RésIST. Bull Epidémiol Hebd 2011,26-27-28:301-4