François Berdougo est un militant de la lutte contre le sida. Après avoir longtemps milité au sein d’Act Up-Paris, puis travaillé à Sidaction, François Berdougo fut coordinateur du Groupe interassociatif TRT-5 sur la recherche et les traitements de 2008 à 2012.

Il est aujourd’hui Chargé de mission en République Démocratique du Congo pour Médecins du Monde, pour appuyer la société civile dans son travail de plaidoyer sur le VIH/sida.

«L’égalité des droits ensemble, et après on passe à autre chose», par François Berdougo
La bataille pour l’égalité des droits entre homos et hétéros est engagée, et pas qu’un peu. Ce qui semblait devoir être une promenade de santé se révèle un parcours semé d’embûches. Nous, gays et lesbiennes, avons affaire aux franges les plus réactionnaires du champ social, qui assènent tous les arguments possibles pour justifier qu’on nous maintienne à l’état de sous-citoyen-ne-s.

Peut-être avait-on été trop naïf de penser que, François Hollande élu, les choses seraient simples? Après tout, le sujet de l’ouverture du mariage et de l’adoption avait été beaucoup discuté durant les campagnes électorales, mais sans soulever autant de paroles d’exclusion, de violence et de haine que ce à quoi nous assistons ces derniers mois. D’où, peut-être, un certain retard à l’allumage du côté de la sphère militante dite «LGBT», qui a mis plusieurs semaines à organiser la riposte. Ces derniers temps, on voit cependant les initiatives se multiplier, portées par des associations ou par de «simples» citoyen-ne-s que la situation n’amuse pas du tout: rassemblements et kiss-in dans de nombreuses villes de France, pétitions, textes en tous genres… Mais l’on voit aussi poindre des remises en cause de ces actions, voire des attaques, issues de notre propre camp. Face aux difficultés auxquelles nous sommes confronté-e-s, cette attitude ne me semble pas stratégique du tout, car elle fait courir le risque de l’enlisement du débat et de l’adoption du projet de loi, risque déjà bien réel.

GOUINES ET PÉDÉS, COMBIEN DE DIVISIONS?
Ce texte est intitulé «L’égalité des droits ensemble», ce n’est pas pour rien. Il est écrit en réaction à la lecture de dialogues tenus sur les pages Facebook invitant à certains de ces rassemblements, et en particulier d’un fil de discussion de 100 publications (100 comments, oui!) dont la lecture m’a intéressé mais un peu ahuri. Il y était question des «modalités de participation» à l’un des rassemblements organisés prochainement. En réponse à un statut tout à fait maladroit et dont la formulation pouvait être reçue comme «excluante», on s’y est tapé dessus allègrement sur le sujet des vêtements qu’il fallait porter durant le rassemblement («plume dans le cul» versus «chemise blanche»), sur ce qu’on pouvait attendre de nos communautés en terme d’inclusion des individus dans toute leur diversité («hommes blancs, couples, familles» versus «butch, efféminés, etc.») ou sur les stratégies de lutte pouvant conduire à la victoire («jouer le profil bas de l’intégrationnisme», «faire belle figure» et «donner des gages à la majorité» versus «se présenter tel-le-s que nous sommes» et «revendiquer sans tendre la main les droits auxquels nous pouvons légitimement prétendre»). En cours de route, chacun-e s’interrogeait sur la place qu’il pourrait avoir dans ce rassemblement, s’il allait lui convenir, s’il pourrait l’endosser, s’il allait au fond «s’y reconnaître».

Ces lignes de rupture de fond qui traversent ces discussions et les critiques adressées à certaines initiatives sont celles qui parcourent nos communautés depuis des dizaines d’années; oui, des dizaines d’années. Elles resurgissent à l’occasion de chaque marche des fiertés, la «Gay pride» servant d’ailleurs de repoussoir pour bien des intervenant-e-s dans cette discussion. Ce n’est pas à l’occasion du débat parlementaire sur l’égalité des droits que nous trouverons une résolution à ces débats, si résolution il peut ou doit y avoir d’ailleurs. Non, nous ne sommes pas tou-te-s semblables dans nos communautés, non, nous ne partageons pas tou-te-s les mêmes visions de notre inscription dans la société, non, nous ne défendons pas tou-te-s l’égalité des droits du même point de vue. Rien de nouveau, donc.

Personne ne vous demande de vous marier (surtout pas) ou même de faire des enfants ensemble (quoique). Mais nous avons tou-te-s intérêt à ce que ces modifications législatives soient pleinement acquises et dans les meilleurs délais.

Fondons-nous sur cet intérêt commun pour revendiquer ensemble l’adoption de ces mesures. Elles ne sont pas l’alpha et l’oméga de la politique dite «LGBT», en tout cas gay et lesbienne, mais ce sera une avancée supplémentaire après plus de 10 longues années durant lesquelles nous n’en avons obtenu aucune. Par ailleurs nous aurons vraiment tout perdu si ces débats, théoriques autant que pratiques et dont je ne remets pas en cause la pertinence, doivent donner des armes à nos adversaires.

Ailleurs, j’ai lu des gens écrire que c’était bien joli les «mobilisations du dimanche», mais qu’on n’était pas militant un jour par an, et que ça ne suffisait pas d’organiser ces rassemblements ou même simplement d’y participer. Que par ailleurs, il fallait laisser certaines actions aux «associations qui en avaient l’expertise»…

On rêve, non? On peut regretter ou déplorer qu’il n’y ait pas assez de militant-e-s dans les associations, mais taper sur la tête de gens sous prétexte qu’ils sont des nouveaux venus à l’engagement militant à l’occasion de ce combat, ça ressemble à quoi? On cherche quoi en faisant ça? L’engagement de chacun-e de nous dans cette bataille est essentiel. Penser que l’on va régler nos différends et nos divergences à l’occasion du débat en cours, c’est tout sauf stratégique. Prendre le risque de miner les initiatives des unes et des autres sous prétexte que l’on n’est pas d’accord avec une phrase de l’appel qui a été lancé, c’est tout simplement irresponsable.

LA FORCE DE NOS ENNEMIS
Face à nous, nous trouvons en effet des opposants structurés et prêts à en découdre, en particulier du côté des responsables religieux, et aussi acharnés qu’ils l’étaient lors du débat sur le pacs. Attendait-on autre chose d’eux? Nous ne pouvions nous attendre qu’à ça: même l’Unaf (Union nationale des associations familiales), officiellement apolitique et non-confessionnelle, avait annoncé la couleur durant la campagne, en disant d’emblée qu’elle était opposée à toute modification du droit de la famille dans le sens de l’égalité des droits.

L’UMP peut se frotter les mains, car elle n’a presque rien à faire: les mobilisations des «anti» prospèrent en dehors d’elle et ne prennent même pas appui sur elle, du moins pour l’instant. C’est à peine si la violence de ces «anti» ne ferait pas passer Copé, Fillon et consorts pour des modérés. Par ailleurs, la droite n’a pas grand-chose d’autre à se mettre sous la dent pour s’opposer au gouvernement: elle ne peut pas contester l’adoption du traité budgétaire européen préparé sous Sarkozy ni critiquer la politique sécuritaire incarnée par Manuel Valls… Avec l’égalité des droits, c’est pain bénit (si l’on peut dire!): un sujet «clivant» comme on a appris à dire sous Sarkozy, et «fédérateur» dans son camp, après la déculottée du printemps.

Nous essuyons les plâtres de l’arrivée au pouvoir de ce nouveau gouvernement et de la mise en œuvre de ses engagements en matière de réformes dites «de société». S’il avait choisi d’ouvrir le bal par la question de la fin de la vie (l’euthanasie), nous aurions vécu les mêmes réactions des mêmes acteurs, et d’ailleurs nous les vivrons si le gouvernement engage cette réforme. C’est sur nous que ça tombe en premier; en même temps, nous voulions que la réforme soit adoptée rapidement.

En somme, nous sommes offerts à la quasi-vindicte populaire, sur un sujet en réalité attendu: cela fait presque 10 ans qu’il est discuté. C’est dur, pénible et blessant, mais ce n’est rien que du très connu.

Il n’y a aucune raison de nous laisser déstabiliser: les arguments en faveur de l’égalité des droits ont été mis sur la table de longue date (y compris durant les campagnes électorales de 2012), ils sont nombreux et puissants, nos réponses aux attaques ont été maintes fois formulées et elles sont solides.

Il ne s’agit maintenant que d’une question politique: jetons aux ordures ces attaques, et avançons. Ne doutons pas de notre légitimité.

OÙ SONT PASSÉS NOS ALLIÉS?
Dans cette bataille, on ne peut pas dire que nous soyons beaucoup aidés. En tout cas, pas par la plupart des médias, qui se font l’écho de tous les rassemblements des «anti» et relaient ad nauseam leurs discours, et qui offrent des tribunes nombreuses aux opposants de toutes sortes: religieux ou psy sont probablement les mieux représentés, sans compter certains journalistes eux-mêmes, plutôt éditorialistes de la droite dure.

Nous ne sommes pas plus soutenus par les responsables socialistes. On pensait que celles et ceux qui ont été élu-e-s pour cela «feraient le job». Ou tiendraient leurs promesses. C’est manifestement loin d’être le cas: les premières annonces du gouvernement en août, et les diverses prises de parole depuis, ont laissé entendre des reculs, des atermoiements, un malaise au sein de la majorité.

Les ténors du PS ne montent pas au front pour répondre aux attaques qui sont déversées presque chaque jour dans les média.

Pas davantage, enfin, par des personnalités ou des intellectuels, qui ne s’engagent pas à nos côtés. Pas même ceux qui s’étaient mobilisés pour François Hollande, dont les homos (on peut toujours rêver, le placard étant manifestement leur tactique majoritaire). Un grand silence s’est fait. On aimerait bien savoir à quel «changement dans la justice» ces gens entendaient contribuer en mai, maintenant qu’à la première attaque, ils restent tapis derrière les lignes du front. C’était la réduction de la dette et des déficits qui les avait enthousiasmés? Où êtes-vous, «consciences de gauche», alors qu’il s’agit désormais de donner corps au «nouveau mai 1981»? C’est maintenant qu’il faut venir parler dans les médias, et afficher publiquement votre soutien.

DEUX BATAILLES À EMPORTER
Dans ce contexte, nous avons 6 mois pour gagner deux batailles: une bataille symbolique, et une bataille concrète.

La bataille symbolique, c’est celle des discours et des images, et elle est essentielle. Sur ce terrain, pour l’instant, l’avantage est aux «anti», du moins du point de vue de la visibilité dans les médias. Actuellement, chacun-e est totalement libre de dire n’importe quoi, n’importe comment. À nous de multiplier, partout, les tribunes et les «baisers de Marseille».

La seconde bataille, et elle n’est pas mineure, est pragmatique et très concrète. Elle consiste à ne pas laisser la réforme qui va être adoptée se faire a minima. Malgré tout, il y a de bonnes raisons de penser que l’ouverture du mariage et de l’adoption se fera; à contrecœur et tardivement, mais tout de même. En revanche, l’ouverture de la PMA, promise par Hollande, n’est pas du tout certaine. Le gouvernement a refusé de l’inscrire dans le projet de loi qui sera présenté cette semaine, préférant s’en remettre au débat parlementaire. Outre le manque de courage politique et le manquement à la parole donnée, c’est le meilleur moyen que cette disposition ne soit pas adoptée, surtout si sa contestation se poursuit. En pratique, cela signifie donc qu’un travail ardu va s’engager avec certains parlementaires alliés, qui porteront la PMA dans les hémicycles. Une rude bataille les attend pour convaincre leurs collègues qui y sont réticents et faire voter les amendements qui inscriront ce droit dans la loi.

C’est dans ces deux batailles qu’il faut mettre notre énergie, et pour les emporter il faut que nous fassions masse dans la mobilisation, la visibilité et dans la fierté, dès maintenant et jusqu’à l’adoption du texte. Manifestement, personne d’autre que nous ne fera le travail.

Une fois de plus, nous n’obtiendrons que ce que nous aurons su prendre. Dans le contexte actuel et avec ce gouvernement, il est malheureusement peu probable que la loi inclut aussi une amélioration des droits du pacs et permette d’ouvrir un débat d’ensemble sur les diverses formes de la parentalité et de la filiation. Mais pour ma part, le choix est sans ambiguïté: je participerai à toutes les initiatives qui seront prises, pour rééquilibrer le débat public en faveur de l’égalité des droits et à obtenir une loi aussi large que possible. Vivant actuellement en République Démocratique du Congo, je le fais à la mesure de mes moyens, et je crois que chacun-e peut faire de même, même si ce sont de «petites» mobilisations, même si ça n’a l’air de rien changer. Que chacun-e se mobilise partout où il le peut durant les 6 prochains mois, qu’il mobilise autour de lui, qu’on obtienne de nouveaux droits, et qu’on puisse passer à autre chose (avant de recommencer à obtenir de nouveaux droits). À ces autres choses qui sont aussi importantes pour le mieux-vivre et le bien-être de nos communautés, mais dont on discute trop peu du fait de cet «écran» du mariage et de l’adoption: la loi sur le changement d’état civil, la santé, les amours, la fête, les relations dans les communautés. Merci d’avance.