Hergé et Tchang. Source: ActuaBD

La vie et l’œuvre d’Hergé ne sont plus à présenter. Des documentaires, des fictions ont été réalisés. On pourrait penser que tout est déjà su, tout est déjà dit. Mais Laurent Colonnier, auteur de BD et dessinateur de presse, se lance avec Georges & Tchang (un album cartonné de 72 pages qui vient de paraître chez 12 Bis) dans un réjouissant jeu de cache-cache avec la vérité historique (concept flou s’il en est). En effet, l’auteur pose une question sur laquelle, nous l’avouons, nous ne nous étions jamais penché: et si Hergé et Tchang avaient eu une relation amoureuse?

Tintin et Tchang. Source: Univers Tintin

Belgique, 1934. Hergé a 27 ans et son mariage avec Germaine Kieckens est heureux, si ce n’est qu’ils n’ont pas encore réussi à avoir d’enfant. Sa carrière de dessinateur de BD est en train de décoller, alors que celle de publicitaire vivote. Quand il décide de se documenter pour envoyer son petit reporter en voyage en Chine, des Chinois vivant à Bruxelles lui sont présentés à sa demande, dont Tchang, un artiste du même âge que lui venu étudier en Belgique. Une amitié se noue entre les deux hommes et les discussions avec Tchang feront grandement évoluer Hergé, ses préjugés sur les Chinois laissant la place à une vision plus humaniste. Et bien sûr, le jeune artiste sera immortalisé par le dessinateur sous les traits de l’ami homonyme de Tintin, dans Le Lotus bleu et Tintin au Tibet.

De nombreuses théories sont apparues au fil du temps autour de Tchang, dont celle qui fait de lui un serviteur de la Chine communiste, cherchant à manipuler Hergé pour que celui-ci se fasse l’agent de leur propagande. Mais Georges & Tchang part dans une direction bien plus inattendue: frappé par un lapsus de Hergé lors d’un entretien de 1973 (voir vers 12’), durant lequel Tintin au Tibet semble être qualifié d’histoire d’amour, Laurent Colonnier prête aux deux hommes une relation plus proche de l’amour que de l’amitié.

On imagine la réaction hystérique des réacs de tous poils, tel l’institut Civitas, qui s’est fait connaître pour ses actions et ses déclarations homophobes. Le genre d’hétéros qui sont bien plus obsédés par l’homosexualité que ne le sont les personnes concernées. Comme le rapporte le site ActuaBD, Civitas a eu tôt fait de dénoncer un «délire homosexualiste» — alors que Laurent Colonnier prend grand soin de ne pas transformer son album en slash franco-belge. Dans son album, Tchang est en fait clairement homo, alors que Hergé est plutôt… séduit.
Colonnier inscrit leur relation dans un contexte détaillé à la fois par le dessin et par les choix scénaristiques, sur le plan de la vie d’Hergé et sur celui des soubresauts politiques de l’époque: l’Allemagne connaît depuis quelques mois un gouvernement nazi, et la Chine a été en partie envahie par le Japon — Tchang est d’ailleurs montré comme ayant à cœur de mettre en avant les souffrances de son peuple. L’auteur s’amuse aussi à faire rencontrer à Hergé des modèles pour de nombreux personnages de Tintin, comme par exemple le professeur Piccard. Mais au-delà du plaisir qu’un lecteur peut avoir à retrouver des références d’enfance, le travail de Colonnier convainc surtout par le soin apporté à rendre vraisemblable la relation entre Hergé et Tchang. On peut d’ailleurs remarquer qu’est mise en exergue de l’album cette courte mais révélatrice déclaration de l’auteur: «Tout est vrai. Tout est faux. Tout est vraisemblable. Tout est faux-semblant.» 
Colonnier évite le piège d’une explication psychologisante un peu bébête (Georges et Germaine n’arrivent pas à avoir d’enfants), et surtout celui du stéréotype de l’espion homo (Tchang ne manipule pas Georges, mais lui-même est peut-être manipulé).

Tout en ne tranchant pas sur la question de savoir si les deux hommes ont eu ou non des relations sexuelles, Colonnier présente des scènes d’une sensualité certaine, après-midi à la plage ou moments partagés dans la chaleur de l’atelier d’Hergé. Il nous semble que cette pudeur, qui n’est pas de la pudibonderie, est un très bon choix et ramène la fiction dans l’histoire. En effet, ce manque de «preuves» (en supposant un instant que cette relation amoureuse se soit vraiment produite) est caractéristique du problème posé par les relations situées dans le passé: pour la plupart des personnages historiques, nulle preuve de relations sexuelles n’existe, ce qui sert d’ailleurs aux effarouchés à nier la possibilité même d’une relation amoureuse. Comme s’il était jamais possible de trouver un document attestant que Richard Cœur de Lion et Philippe Auguste s’envoyaient en l’air, pour ne prendre qu’un exemple parmi tant d’autres. La sexualité en tant qu’acte n’a finalement que peu d’importance, alors que les sentiments, eux, font la vérité des êtres, en dehors même des circonstances.

Tout est dans le regard

Pour dire la vérité, Georges & Tchang est un projet qui nous semblait franchement casse-gueule. Laurent Colonnier s’en tire avec les honneurs, parce qu’il a réussi à énerver tous les réacs que l’on déteste, mais plus encore parce qu’il a écrit une histoire d’amour convaincante et touchante.

François Peneaud

partenariat LGBTBD