Culture & Loisirs
Livres | 21.10.2012 - 19 h 23 | 7 COMMENTAIRES
Livres: Double ration d’Emma Donoghue et autres parutions
Publié par
L'Irlandaise revient avec un roman et des nouvelles. À lire aussi l'autobiographie de Beth Ditto, les dessous de l'affaire Dreyfus, le nouveau Gerri Hill, une histoire du clitoris, Rosa Bonheur…

LES ERRANCES D’EMMA DONOGHUE
Après le très beau Cara et moi et le fameux Room, 2 ouvrages de l’Irlandaise Emma Donoghue sont parus quasiment simultanément en cette rentrée. Un roman, Long courrier, publié par la maison d’édition lesbienne KTM, et un recueil de nouvelles, Égarés, aux éditions Stock (comme Room). Un thème commun: le déracinement. Et ce qui va avec, une nouvelle vie – désirée ou subie –, les relations à distance, l’inconnu.

Dans Long courrier, Jude et Síle, une Canadienne et une Irlandaise, tentent de concilier l’amour qui leur est tombé dessus et leurs vies de chaque côté de l’Atlantique. Tout ou presque les oppose (un bon point de départ pour un roman rose): leurs centres d’intérêt, leur vision de l’amitié (et leurs ami-e-s), leur rapport à la famille, sans même parler de leur environnement géographique – les grands espaces pour l’une, une ville bouillonnante pour l’autre.

Les grand-e-s auteur-e-s déçoivent parfois, et c’est le cas ici. Signé d’une inconnue, Long courrier aurait sans doute plus séduit, mais venant d’Emma Donoghue, ce rose triste est un peu fluet: Les personnages sont un peu fades, l’histoire un peu facile, les entraves un peu classiques. Mais sans doute est-on plus exigeant-e avec celles et ceux qui ont montré qu’ils/elles avaient leur propre voix.

Avec Égarés, les problématiques sont différentes. Emma Donoghue nous transporte de 1639 à 1967, du Yukon au New Jersey. Des chercheurs d’or qui trouvent un réconfort l’un auprès de l’autre, une mère de famille qui se prostitue, un père dont le décès révèle le secret, un jeune soldat sans illusions, Jumbo l’éléphant… Pour donner vie aux protagonistes d’Égarés, l’auteure s’est inspirée d’histoires réelles, retrouvées par bribes dans les journaux de l’époque ou au fil de ses lectures. L’ensemble, traversé d’une tristesse qui le dispute à l’espoir, est inégal mais cohérent. Emma Donoghue a le sens du détail qui accroche, qui rend un personnage attachant ou angoissant, une situation surprenante ou banalement singulière.

Emma Donoghue est de ces auteur-e-s qui se méritent, qui demandent concentration et assiduité. Si les conditions sont respectées (évitez de lire ses livres dans les transports en commun, par exemple, ou si vous avez le moral en berne), l’effort sera récompensé.
Judith Silberfeld

Long courrier, d’Emma Donoghue, traduit de l’anglais par Cécile Dumas, KTM, 334 p., 19 €.
Égarés, d’Emma Donoghue, traduit de l’anglais par Virginie Buhl, Stock, 300 p., 20,50 €.

PLUSIEURS AUTRES SORTIES RÉCENTES SONT À SIGNALER (les critiques viendront au fur et à mesure – ou pas):

  • Diamant brut, de Beth Ditto, en collaboration avec Michelle Tea, traduit de l’anglais par Éric Betsch, Michel Lafon, 234 p., 18,95 €. L’autobiographie pas rose mais enjouée de la chanteuse ouvertement lesbienne.
  • Dress Code, de Maxime Donzel et Géraldine de Margerie, Robert Laffont, 176 p., 22 €. Voir notre interview de Maxime Donzel.
  • Le Dossier secret de l’affaire Dreyfus, de Pierre Gervais, Pauline Peretz et Pierre Stutin, Alma, Essai histoire, 346 p., 22€.
  • Tête à tête, de Gerri Hill, traduit de l’anglais par Nathalie Fradin, Dans L’Engrenage, 290 p., 19,25 €. Dernier épisode de la trilogie des Tori Hunter.
  • Différenciation sexuelle et identités. Clinique, art & littérature, textes réunis par Jean-Yves Tamet, éditions In Press, 180 p., 20€. Des médecins (endocrinologues, psys…) mais aussi des sociologues, des spécialistes de la littérature ou de l’histoire de l’art et une romancière – Noëlle Châtelet – croisent leurs réflexions sur l’«hermaphrodisme» et les «anomalies de la différenciation sexuelle» (ADS).
  • Fuck Buddies, de Fabien Behar, La Musardine, Littérature grand format, 192 p., 16€.
  • Joseph n’est pas rentré, de Bruno Bisaro, Bruitage, Les Nouvelles Écritures Gaies et Lesbiennes, 88 p., 8, 50€.
  • La fabuleuse histoire du clitoris, de Jean-Claude Piquard, Blanche, 16€.
  • Rosa Bonheur. Ceci est mon testament…, édition établie par Suzette Robichon, iXe, la petite iXe, 92 p., 6€. Pour parler de ce livre et le dédicacer, Suzeyte Robichon sera le 1er novembre au festival Cineffable (Théâtre de Ménilmontant – 15 rue du Retrait – Paris XXe), à 18h30 sur le stand de la librairie Violette and Co, le 12 novembre à la librairie Ombres Blanches (50, rue Gambetta – Toulouse), le 16 novembre, de 19h à 21h, au Salon international des Éditeurs indépendants (Espace des Blancs Manteaux – 48, rue Vieille-du-Temple – Paris IVe) sur le stand B40.

DEUXIÈME CHANCE
C’est une des plus belles histoires d’amour de la culture universelle. Elle se passe au XIIe siècle entre Rûmi et Shams, deux musulmans. Rûmi est juge selon le droit coranique, un religieux pointilleux sans être un bigot. Un érudit, un notable. Shams est un soufi, un illuminé vagabond, qui a été initié à des techniques d’extase proches de celles des yogis. Transposé dans le catholicisme, ce serait la rencontre d’un franciscain aux pieds nus avec un jésuite de cour, chez les juifs ce serait celle d’un rabbin libéral avec un hassid.

Quand Shams croise Rûmi à Konya (aujourd’hui en Turquie) sur son beau cheval, en quelque mots le vagabond aux marges de l’hérésie, celui qui met l’amour toujours en avant de la doctrine, fait voler en éclat les certitudes de Shams. Rûmi attendait Shams comme Shams attendait Rûmi. Les deux ne se quittent plus pendant des mois, enfermés dans une chambre chez Rûmi, pendant que la famille assiste à l’effondrement de la respectabilité du père de famille…

Chaque chapitre est narré par un des personnages, ce qui fait tourner les «je» qui racontent. Shams et Rûmi bien sûr, mais aussi sa femme, une chrétienne qu’il a convertie, son fils qui voit la maison s’effondrer sous les provocations de Shams, une jeune fille qu’ils ont recueillis, sa fille, et des petites gens, un ivrogne, un tavernier, une pute de bordel, un fier à bras, un tueur. Avec beaucoup d’habileté elle évite de se prononcer pour savoir si cet amour eut un prolongement dans la chair (là-dessus règne la dispute). Elle fait juste de Shams un imberbe, et quand il épouse la protégée de Rûmi qui est amoureuse de lui, il ne consomme pas le mariage, ce qui la rend folle et la tue. Si les docteurs de l’Islam jugent blasphématoire de penser que cet amour connu la sacralisation de la chair (Shams n’en était pas à une transgression près), aucun ne nie qu’il y eu amour entre les deux, que chacun fut le bien aimé de l’autre, et que cet amour fut un banc d’essai de leur amour de Dieu.

Elif Shafak, la romancière du délicieux La bâtarde d’Istambul, a inséré une autre histoire dans ce conte raconté mille et une fois dans plusieurs langues du Moyen Orient et d’Asie. Celle d’une bourgeoise anglaise qui s’ennuie, et qui, à la lecture de ce qui est présenté comme le roman de Shams et Rûmi, tombe amoureuse de l’auteur, un Écossais converti au soufisme. Ils vivent des amours brèves, puis il meurt emporté par un cancer. Du côté de Shams c’est bien pire: le fils de Rûmi le fait assassiner. Rûmi survivra à Shams, deviendra un poète mystique et amoureux, toujours apprécié par les perses et les turcs, et le créateur de l’ordre des derviches tourneurs, où l’adepte atteint l’unité avec le divin par la danse et la musique. Son tombeau est toujours un lieu de pèlerinage. S’il fallait trouver un équivalent ici ce serait l’arrivée cataclysmique de Rimbaud dans la vie de Verlaine, et comment de ces amours la poésie européenne est devenue autre à jamais.
Hélène Hazera

Si vous ne voyez pas la vidéo, cliquez sur “Soufi, mon amour” de Elif Shafak

Soufi, mon amour, d’Elif Shafak, traduit de l’anglais par Dominique Letellier, 10-18, 9,10€.

ADIEU
Tereska Torrès est décédée le 20 septembre. Elle était notamment l’auteure de Women’s Barracks, publié en 1950 et considéré comme le premier roman pulp lesbien, et de son adaptation française, en 2011, Jeunes femmes en uniforme (Phébus).

Print This Post
 
LES réactions (7)
  • Par luckygirl 21 oct 2012 - 23 H 09

    Ben merde, j’aurais bien lu Long courrier qui parle des relations à distance mais avec la critique ça m’a refroidie.

     
    • Par Judith Silberfeld 21 oct 2012 - 23 H 21
      Avatar de Judith Silberfeld

      @luckygirl Pour un roman d’Emma Donoghue, c’est décevant. Mais par rapport à beaucoup d’autres romans (lesbiens ou non), ça reste une bonne lecture. Il faut se faire son propre avis.

       
  • Par luckygirl 21 oct 2012 - 23 H 25

    Ok. Alors dans ce cas j’essaierais de le lire probablement. Et je vais me renseigner davantage sur cette auteure. Merci pour la remarque.

     
  • Par Red 22 oct 2012 - 11 H 30
    Avatar de Red

    La critique de Soufi, mon amour m’a un peu spoilé toute l’histoire, mais elle donne envie de le lire…
    Le premier roman pulp lesbien, ok, ça aussi il faut que je le lise, il n’est jamais trop tard.
    Et puis d’autres bonnes idées comme le Dress Code, évidemment <3

     
  • Par luckygirl 22 oct 2012 - 23 H 26

    Une autre auteure à découvrir est Fanny Chiarello. Déjà quatre livres (dont des nouvelles) et celui que je lis Si encore l’amour durait, je dis pas (Editions Page à page) présente une écriture singulière, à la fois poétique et directe qui change assez de ceux souvent cités. Ps : je ne sais pas si une discussion a déjà été crée sur le sujet (lecture), donc je dis cela ici…

     
  • Par luckygirl aujourd'hui - 12 H 43
    Avatar de luckygirl

    Merci ! Je m’en vais les joindre de suite…

     
  • Vous devez être connecté pour poster un commentaire.

    Aucun message ne correspond à vos critères de recherche.