France
Marches des Fiertés 2014
Société | 08.10.2012 - 14 h 38 | 1 COMMENTAIRES
S’assumer en tant que gay: un moyen de combattre l’homophobie en Haïti
Publié par
Journaliste pour «Pote à Pote», Loïc Rigaud est allé à la rencontre de la «communauté M» d'Haïti. Il en a rapporté ce reportage sur les «masisi» et l'association Kouraj.

La lutte contre l’homophobie n’est pas une priorité du gouvernement Martelly/Lamothe, elle aurait pu. Lors de la campagne présidentielle de 2011, le chanteur alors candidat s’était vu traiter de «masisi» par ses détracteurs. Michèle Duvivier Pierre-Louis, Première ministre en 2008, avait également subit les foudres des sénateurs. «Masisi», insulte courante en Haïti où les religions ont une place très importante. Insulte largement utilisée par les conservateurs de tout bord politique pour discréditer les progressistes. Les féministes en ont souvent fait les frais, quand certains assis sur les acquis veulent mettre à mal leurs revendications.

«Masisi» est un terme créole péjoratif, mais l’association Kouraj a décidé de le reprendre à son compte pour lutter contre les préjugés. Les militants de la toute jeune association veulent créer la première «communauté M» d’Haïti* et espèrent un jour pourvoir se nommer «communauté LGBT» comme dans les pays occidentaux. Mais pour Charlot Jeudy, le président du comité exécutif, «c’est un rêve, avant cela il faut que la société évolue».

S’ORGANISER POUR EXISTER
Par cette organisation, Charlot Jeudy souhaite réunir la communauté M du pays afin de se soutenir et de s’organiser pour revendiquer des droits et être accepté par tous. Beaucoup de «masisi» partent d’Haïti pour la République Dominicaine et les États-Unis où ils peuvent vivre leur orientation sexuelle comme ils l’entendent. Ceux qui font le choix de rester ici se taisent et se font discrets: «Nous gardons les perruques, les jupes, les bijoux et les manucures pour des soirées entre nous dans des maisons privées».

Il y a quelques années certains «masisi» se réunissaient dans un petit coin du Champ de Mars, au centre-ville de Port-au-Prince. Mais les regroupements de «masisi» sont dangereux dans les lieux publics. Plusieurs problèmes de violence ont mis fin à leurs soirées animées, pour finalement se retrouver chez eux ou chez des amis. Se trouver une compagne ou un compagnon est un parcours du combattant à Port-au-Prince et encore plus en province. Pour cela, l’association essaye d’organiser des soirées dans des maisons privées mais c’est à chaque fois compliqué. Pour finir, ils se voient souvent chez eux ou chez leurs amis quand c’est possible.

Le 13 juin dernier ils ont organisé la première manifestation publique de la communauté M devant le tribunal de paix de la ville de Jacmel. Quatre «masisi» s’étaient fait agressés quelques jours avant en raison de leur orientation sexuelle. Soutenues gratuitement par des membres du Bureau des avocats internationaux (BAI), l’organisation Kouraj espère consolider un partenariat à long terme afin d’apporter un soutien permanent aux membres de la communauté.

LES «MASISI» RESPONSABLES DE TOUS LES MAUX
Il faut dire que s’ils subissent beaucoup d’actes de violence, c’est qu’on les accuse de tout! Prostitution, pédophilie, détournement de mineurs, VIH, ils seraient même responsables du séisme de 2010 pour avoir offensé Dieu. Dans les années 80, alors que le sida se développait aux États-Unis, les centres de contrôle des maladies émettaient la théorie des «4 H»: Homosexuels, Hémophiles, Héroïnomanes et… Haïtiens! La diaspora haïtienne se mobilisa alors contre cette théorie qui finit par être invalidée par les scientifiques mais les conséquences ont été importantes pour la communauté à travers le monde et pour le tourisme en Haïti.

Les évangélistes américains ont leur part de responsabilités dans cette haine envers les «masisi». D’après Charlot Jeudy, «ce qu’ils n’ont pas pu faire chez eux, ils le font chez nous. Les pasteurs haïtiens ne comprennent pas que c’est un moyen de plus pour nous diviser, pour tuer le vivre ensemble entre Haïtiens». Les catholiques sont également très virulents à leur encontre. Charlot est catholique de naissance mais aujourd’hui il ne croit plus: «J’ai fini par comprendre que ces gens ont contribué à l’esclavage, ces gens ont contribué aux misères de notre peuple et en plus aujourd’hui, ils contribuent aux discriminations qu’on subit». Il n’y a que le Vaudou qui les tolère ici. Certains racontent que l’homosexualité a été importé en Haïti par les Occidentaux, mais pour Charlot c’est «l’homophobie qui est importée de l’extérieur, notamment par les évangélistes».

ASSUMER SON HOMOSEXUALITÉ: UN RISQUE POUR LES «MASISI» MAIS UN MOYEN D’EXISTER POUR LES MEMBRES DE KOURAJ
Comme partout dans le monde, annoncer son homosexualité à ses parents n’est pas chose aisée. Pour ceux qui réussissent à passer le pas, cela reste le plus souvent dans le cercle familial et amical. On leur conseille de rester discrets pour ne pas s’attirer les foudres de leurs voisins. Et c’est souvent nécessaire pour continuer à avoir une vie sociale et professionnelle. Les membres du bureau exécutif de Kouraj ont décidé eux de l’assumer publiquement. Ce n’est pas toujours évident au quotidien mais «cela permet de vivre en paix avec soi-même». Il n’empêche, Charlot n’a pu participer au carnaval des Fleurs de Port-au-Prince, du mois de juillet dernier, que le dernier jour entouré de deux amis musclés. Même s’il dit ne pas avoir peur de s’exposer, il cite Socrate comme s’il voulait se rassurer: «Il vaut mieux subir l’injustice que de la commettre».

Assumer son orientation sexuelle est un moyen pour l’organisation de faire avancer les droits de la communauté M. L’homosexualité n’est pas interdite légalement en Haïti, mais aucun texte n’en parle, comme si elle n’existait pas. À l’inverse, l’homosexualité n’est pas tolérée par la culture majoritairement chrétienne. En réunissant le 17 mai dernier le 1er congrès national de la communauté M avec plus de 300 participants, les membres de Kouraj souhaitent s’organiser pour porter des revendications politiques. Même si la porte des médias Haïtiens est fermée aujourd’hui, «on va tout faire pour qu’ils nous voient» et ainsi changer les mentalités. Ils espèrent que des responsables politiques les soutiendront rapidement. Et s’il le faut, ils s’engageront eux-mêmes dans les partis pour faire changer les choses. Cette année, leur envie est de rédiger un projet de loi contre les discriminations et les violences homophobes. Pour cela ils veulent s’appuyer sur les communautés LGBT d’autres pays qui voudraient bien les aider.

UNE DISCRIMINATION AU QUOTIDIEN
La discrimination et la précarité sont une réalité pour ces jeunes de tout le pays, accentuée par le séisme du 10 janvier 2010. Avec un taux de chômage des jeunes de 35% avant le séisme et 500000 personnes qui vivent encore aujourd’hui dans des camps, qui peut se permettre de se faire mettre à la porte de chez soi en annonçant son homosexualité à ses parents? Certain «masisi» appellent Charlot pour lui demander un logement, mais lui ne peut pas les aider. Il espère un jour pouvoir apporter des solutions à ces jeunes sans famille. Que ce soit à l’école ou au commissariat la discrimination est une réalité quotidienne pour les Haïtiens de la communauté M. À l’université, Charlot n’a pas pu soutenir son mémoire sur l’homosexualité parce que son professeur ne voulait pas l’accepter en raison de ses convictions religieuses.

Charlot Jeudy espère réunir suffisamment de soutien politique et financier pour pouvoir organiser l’année prochaine ou dans deux ans la première M’Pride. Et peut-être que ce militant avant-gardiste des droits humains deviendra le prochain Harvey Milk haïtien?

Loïc Rigaud

*«Masisi» se rapproche en français de gay et «madivin» de lesbienne. La plupart des «madivin» sont des femmes mariées le plus souvent, qui ont des relations épisodiques homosexuelles. Le terme français lesbienne ne correspond pas à la réalité des «madivin» en Haïti qui ne peuvent vivre leur sexualité comme elles l’entendent. Il en va de même pour les «masisi». Le «masisi» est une personne de sexe masculin mais qui socialement et/ou dans sa vie sexuelle joue un rôle perçu comme féminin. Les hommes qui ont le rôle perçu de masculin dans le couple gays ne sont pas qualifié de «masisi», puisqu’ils ne s’assument pas en général comme tel et sont souvent mariés. La réalité des homosexuels haïtiens est différente de celles des pays occidentaux. C’est pourquoi l’association Kouraj préfère parler de «communauté M» pour Masisi, Madivin, Mix (bi), Makomer (trans’).

Photos Manifestation à Jacmel au mois de juin dernier / Charlot Jeudy, président du comité éxécutif de Kouraj – ©Lorenzo Tassone / ©kouraj

Le post original sur le blog de Loïc Rigaud
Le site de Kouraj
Kouraj sur Facebook

En partenariat avec Pote à Pote

soutien yagg

Print This Post
 
LES réactions (1)
  • Par Prose 09 oct 2012 - 11 H 57
    Avatar de Prose

    Courage à Charlot Jeudy et à la communauté M !

     
  • Vous devez être connecté pour poster un commentaire.

    Aucun message ne correspond à vos critères de recherche.