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Société | 04.10.2012 - 15 h 55 | 5 COMMENTAIRES
Débat Obama/Romney: le regard d’une lesbienne américaine
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Pour Yagg, Susan Wood, lesbienne californienne, raconte le débat entre les 2 candidats à la présidence des États-Unis, tel qu'elle l'a vécu. Dans la douleur.

Les dernières semaines de la campagne électorale américaine vont être ponctuées par les débats entre les candidats (trois débats entre les candidats à la présidence – Barack Obama et Mitt Romney – les 3, 16 et 22 octobre, un entre les aspirants à la vice-présidence – Joe Biden et Paul Ryan – le 11 octobre).

La première rencontre avait lieu hier soir, à Denver. Dans les jours précédant le débat, les analyses se sont multipliées pour essayer de deviner qui l’emporterait. Mitt Romney partait avec l’avantage de ne pas avoir sur ses épaules la pression du bon orateur. Ce matin, les observateurs/trices s’accordent à reconnaître qu’il a été le meilleur.

Pour avoir ce fameux regard LGBT sur l’actualité dont Yagg s’est fait une spécialité, nous avons demandé à Susan Wood, lesbienne californienne, de raconter le débat tel qu’elle l’a vécu:

«Oh là là, je ne sais pas très bien quoi dire. Je suis sous le choc. Je m’attendais à ce que le Président se montre bien plus agressif contre le programme de Romney. Mais c’est Romney qui a marqué tous les points.

Ce soir, nous étions un petit groupe de voisins, réunis pour regarder le débat. Nous avions donné à la soirée le nom de «Lies and Pies» («Sornettes et tartelettes») – il y avait un assortiment de délicieuses tartes salées et sucrées pour le dîner, et un assortiment de sornettes tout aussi salées mais beaucoup moins délicieuses en guise de spectacle. Nous avions enregistré le débat afin de ne pas en manquer une miette, et en milieu de soirée, nous avons mis sur pause afin de faire baisser la tension dans la pièce. Certains commençaient à hurler sur la télé, d’autres se cachaient les yeux tant le spectacle leur était insupportable, et ceux dont le seuil de tolérance était encore plus bas se sont réfugiés dans la cuisine.
Pourquoi?
Parce qu’on avait l’impression de regarder un match de boxe dans lequel l’un des adversaires est coincé dans les cordes et se prend coup sur coup sans réagir.

«EXTRÊMEMENT DÉROUTANT»
Que s’est-il passé? C’était décevant, surtout après toutes les critiques dont a fait l’objet Romney récemment avec la vidéo des 47%, ses bourdes à l’international, et la vidéo de son inconfortable rencontre avec un homosexuel qui lui a demandé s’il soutiendrait l’ouverture du mariage aux couples de même sexe. La liste est longue. Et Obama ne l’a mis en difficulté sur aucun de ces sujets!

Romney a penché à gauche toute la soirée. Alors qu’en temps normal, cela aurait dû me parler, j’ai trouvé cela impossible à croire. C’est un élitiste assumé qui tente à présent de voler les votes des indécis. Et effectivement, il a dit tout ce qu’il fallait dire, tandis que le Président semblait passif. C’était extrêmement déroutant.

J’ai l’impression que Romney a présenté un programme totalement modifié, affirmant qu’il est à fond derrière la classe moyenne américaine qui galère, alors qu’en réalité tout ce qu’il a montré cette dernière année va à l’exact opposé… comme le montre la vidéo, qui a fuité il y a une quinzaine de jours, dans laquelle il critique près de la moitié des citoyens de ce pays parce qu’ils reçoivent des aides publiques. Ce soir, ces mêmes «assistés» sont ses nouveaux protégés. Il prétend à présent qu’il est prêt à prendre aux riches pour donner aux pauvres (c’est-à-dire des réductions d’impôts pour les foyers aux revenus moyens mais pas pour les riches). Il a apparemment décidé de s’approprier ces affreux thèmes socialistes, comme la redistribution des richesses. Ce que j’en pense? Je pense qu’il ment comme un arracheur de dents. Je pense qu’il s’adresse aux électeurs qu’il veut impressionner tout en faisant des clins d’œil à ses potes dans les tribunes. Je pense aussi qu’il est bien plus facile de faire de grandes déclarations quand on n’est pas celui qui doit se pointer au bureau le lendemain matin et gouverner le pays, quand on n’est pas celui qui se bat pour réparer l’énorme bourbier économique dans lequel nous sommes, tout en mettant fin à une guerre… deux guerres. Et quand on n’est pas celui qui essaie de faire avancer les choses malgré un Congrès peu coopératif.

De son côté, Obama a répondu lentement aux questions, il a essayé d’entrer dans des détails qui passeront au-dessus de la tête d’une bonne partie du public. C’est l’inconvénient de ces débats. Les participants avancent un flot de chiffres énormes et c’est très difficile à intégrer, même si on y croit. Prenons l’exemple de la réduction de 716 milliards de dollars qu’Obama effectuerait dans le Medicare (assurance santé des personnes âgées). Je pense que toute la discussion a été tournée de façon à faire croire que ces coupes seraient faites directement chez les assurés, alors que je crois que ces «réductions» sont les économies qui seraient faites en changeant le système pour le rendre plus efficace.

«ROMNEY A DOMINÉ LA SOIRÉE»
Mais au bout du compte, Romney a dominé la soirée, et c’est très perturbant. Il a employé, avec succès, l’expression “trickle down” pour décrire le programme économique d’Obama [précision de Susan: cette expression fait en général référence à l’idée que baisser les impôts des riches et des grandes entreprises permettra de créer des emplois, que l’argent qui n’est pas dépensé en impôts est réinvesti, et que cet investissement crée de l’emploi pour les classes moyennes. Ainsi, l’argent s’écoulerait [“trickle down”] d’un niveau de la société vers un autre. C’est une position républicaine depuis des années. Je ne suis pas sûre qu’il y ait d’analyse objective de la question, mais selon les opposants, ça ne fonctionne pas, les réductions d’impôts (que l’on appelle généralement les réductions Bush) n’ont pas abouti pas à la création d’emplois. C’était donc très malin de la part de Romney de trouver une façon d’utiliser cette expression contre Obama]. Difficile de croire que cette référence soit restée sans réponse! Et, paradoxalement, il est parvenu à dire que le Président était “partisan”. Là aussi, Obama est resté très en retrait. À mon sens, Obama a, au contraire, réussi à maintenir l’idéal d’une coopération bi-partisane bien au-delà du point de rupture. C’était tout simplement insultant. Mais l’une des bombes atomiques que Romney a lâchées ce soir, c’était “la Chine”. Interrogé sur sa stratégie pour diminuer le déficit, il a répondu qu’il demanderait si un programme valait la peine que l’on emprunte de l’argent à la Chine pour le financer. En l’état actuel de notre économie, ce sont des termes explosifs. Et ils parleront à celles et ceux qui ont du mal à trouver du travail.

Le fait que le modérateur n’ait eu aucun contrôle sur le déroulement de la soirée et que les questions aient été trop vastes n’a pas aidé. Mais au bout du compte, je dois reconnaître qu’Obama s’en est mal sorti. Et ça me tue de le dire.

Obama a indéniablement eu 4 années difficiles. Mais personnellement, je suis soulagée qu’il soit à la barre de ce pays, et que ce soit lui qui tente de nous guider dans ce foutoir. Je crois que c’est un homme de principes. Et que ces principes font passer le bien-être du peuple avant le profit et les comptes de résultat.»

Après une enfance au milieu des chevaux et des poulets, Susan Wood a fait des études de journalisme à l’Université d’État de Californie, puis s’est tournée vers les domaines des sciences et des technologies. Elle est aujourd’hui conceptrice de logiciels. Elle vit toujours dans le comté de Sonoma, où elle est née: il fait beau, l’océan est proche, le climat politique est libéral (au sens américain du terme), et il y a toutes de sortes de balades à découvrir à moto, précise Susan.

Le verbatim du débat sur Le Monde.fr

La vidéo du débat:

Si vous ne voyez pas la vidéo, cliquez sur Presidential Debate 2012 (Complete) Romney vs.Obama – 10/3/2012 – Elections 2012

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LES réactions (5)
  • Par baba 04 oct 2012 - 16 H 22

    ben en fait, juste une remarque : c’est bête mais je trouve le titre de votre article assez limite « Débat Obama/Romney: le regard d’une lesbienne américaine » comme si vous réduisiez l’identité de cette femme à sa sexualité.
    Si même nous, on prend de tels raccourcis…

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    • Par Judith Silberfeld 04 oct 2012 - 16 H 26
      Avatar de Judith Silberfeld

      @baba Oui, le titre est réducteur, je vous confirme que Susan n’est pas que lesbienne dans la vie, elle est aussi plein d’autres choses, comme expliqué dans la mini-bio à la fin du texte. Mais ce qui nous intéressait ici (et ce qu’elle a accepté de faire), c’était de donner le point de vue d’une personne LGBT. C’est la ligne éditoriale de Yagg depuis bientôt 4 ans: un regard gay – ou lesbien, bi, trans’ selon les cas – sur l’actualité. D’où le titre. Nous aurions pu titrer “le regard d’une conceptrice de logiciel”, mais sur Yagg cela aurait eu moins de sens.

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  • Par Phil86 04 oct 2012 - 16 H 33

    Judith, tu es d’une patience pour expliquer ce qui coule pourtant de source… Je t’admire ! ;-)

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  • Par Rumi 04 oct 2012 - 18 H 31
    Avatar de Rumi

    ou : Débat Obama/Romney : le regard d’une fan de Stark Trek aux cheveux courts qui passa son enfance entre les poules et les chevaux, américaine !
    Ouais c’est vrai que parfois il y a des commentaires un peu cons-cons ^^

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  • Par Red 06 oct 2012 - 11 H 42
    Avatar de Red

    Le ruissellement (trickle down) est effectivement une théorie économique.
    Merci pour ce retour !

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