Opinions & Débats | 17.09.2012 - 15 h 34 | 0 COMMENTAIRES
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«Les anti-mariage ou une parole décomplexée mais à court d’arguments», par Judith Silberfeld

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Les débats sur le mariage pour tous et l'homoparentalité vont-ils voler aussi haut que ceux sur le pacs, il y a une dizaine d'années? Retour sur l'émission «On n'est pas couché» de samedi dernier.

Judith Silberfeld

Le projet de loi sur le mariage pour tous les couples et l'homoparentalité n'est même pas encore soumis au Parlement (la date du 24 octobre a été évoquée pour une présentation en Conseil des ministres) que les attaques se multiplient. Les débats s'annoncent d'ores et déjà aussi virulents que lors du vote de la loi sur le pacs, dont on sait que la droite n'est sortie ni grandie ni victorieuse. Las, les leçons ne s'apprennent décidément que par la répétition, puisque les arguments employés sont les mêmes.

Parce qu'il n'y a pas d'argument qui tienne contre l'égalité, les opposant-e-s ressassent les mêmes petites phrases qui frappent, même lorsqu'elles ne veulent rien dire. Et au nom de la liberté d'expression, la parole semble de plus en plus décomplexée. Si la plupart des opposant-e-s à l'égalité des droits réfutent le qualificatif d'«homophobe» (comme d'autres – voire les mêmes – peuvent refuser celui de «raciste» dans d'autres débats), leurs déclarations ne le sont pas moins pour autant.

«ON N'EST PAS COUCHÉ»
L'émission On n'est pas couché diffusée sur France 2 samedi soir en est un bon exemple (voir vidéo ci-dessous). Laurent Ruquier recevait Dominique Bertinotti, la ministre de la Famille, qui copilote le projet de loi avec la Garde des Sceaux Christiane Taubira. Face à elle notamment, les journalistes Natacha Polony et Aymeric Caron, et les blagounettes grassouillettes de Laurent Ruquier, qui réaffirme n'être ni pour ni contre le «mariage homosexuel», sauf quand il entend les gens qui sont contre, «mais pas vous, Natacha, qui donnez de bons arguments». De bons arguments? Sérieusement?

Le mariage, «c'est une institution, ce n'est pas un droit, s'indigne Natacha Polony. C'est tout le problème, c'est tout le fond du débat. C'est une institution qui dans toutes les sociétés humaines est l'association d'un homme et d'une femme pour faire un enfant. C'est ça, le principe. C'est celui de la procréation et de la perpétuation d'elle-même par une société.» «C'est surtout l'union de 2 êtres», réplique Dominique Bertinotti. «De 2 êtres de sexe différent, précise Natacha Polony, il se trouve que la nature fait que c'est comme ça.» Argument numéro 1: la nature. Arrêtons la recherche médicale, la nature veut que nous mourrions jeunes.

PROCRÉATION
«C'est justement pour ça que je soulevais la question du vocabulaire, poursuit-elle. Quand on veut effacer, gommer le réel, on commence par changer les mots. Et le fait que vous choisissiez de parler de “mariage pour tous” est déjà très significatif, puisqu'en fait c'est une façon justement de gommer cette réalité pour nous dire que s'il n'y a pas mariage pour tous c'est une inégalité insupportable. Mais nous sommes égaux en droits, nous ne sommes pas égaux par nature. Nous ne sommes pas égaux de fait. Il y a des différences, je suis une femme, Aymeric est un homme, donc il y a des différences entre nous. (…) Vouloir absolument appeler ça mariage, c'est une façon de nier qu'il y a une différence de nature entre un couple hétérosexuel et un couple homosexuel, c'est qu'un couple hétérosexuel peut procréer.» Argument numéro 2: le mariage est fait pour la procréation. L'absurdité devrait sauter aux yeux, mais visiblement, non. Répétons donc cette évidence: lier systématiquement mariage et procréation est un non-sens total sauf à vouloir interdire le mariage aux couples stériles (pour des raisons médicales ou d'âge) ou à obliger les couples mariés à produire au moins un enfant sous peine de divorce forcé. Remarquez, la lecture des courriers administratifs qui en découleraient pourrait presque devenir drôle: «Le mariage de Monsieur Yvon Raymond Machin et Madame Françoise Marguerite Machin née Truc est, par la présente, dissout, les époux n'ayant pas procréé dans le délai de 2 ans prévu par le code civil». Cela simplifierait les divorces…

Argument numéro 3: «Vous mélangez l'anthropologie et l'émotion», dit encore Natacha Polony. Peut-être. Comme la plupart des couples hétérosexuels qui se marient.

Argument numéro 4, aussi connu sous la forme «j'ai des amis homosexuels qui ne veulent pas se marier»: «Tous les homosexuels ne souhaitent pas se marier», lâche donc Natacha Polony. Tous les enfants n'aiment pas les bananes, arrêtons d'en vendre.

Des arguments que l'on croyait usés jusqu'à la corde par Christian Vanneste, Robert Ménard, Christine Boutin et autres. Des arguments que l'on pourrait aussi utiliser contre l'égalité hommes/femmes ou pour justifier un traitement différent selon l'origine ethnique ou la couleur des cheveux («Il y a des différences, je suis brune, elle est blonde», ça sonne moins bien, tout de suite).

ACTE POLITIQUE
«Ce n'est pas en tant que citoyen qu'on se marie!», s'insurge encore Natacha Polony, qui est donc contre le mariage pour tous mais, étonnamment, «pour le droit qu'on peut avoir d'élever des enfants». N'en déplaise à Natacha Polony (et à certain-e-s homos/bis qui ne se veulent pas militant-e-s), si, précisément, on se marie également en tant que citoyen-ne. Se marier, c'est mettre son couple sous la protection mais aussi sous le regard de la République. C'est affirmer son couple publiquement – les opposant-e-s diraient «s'afficher». C'est un acte citoyen, et un acte humain, puisque c'est aussi crier son amour sur tous les toits. L'afficher, donc. Parce qu'il n'y a aucune raison de s'interdire d'être heureux/se publiquement. Parce que, comme mes ami-e-s m'entendent le répéter depuis déjà 20 ans, les droits ne s'usent que si l'on ne s'en sert pas. Se marier, quand on est en couple gay ou lesbien, c'est un acte politique. Et donc citoyen.

Il faudra aussi à un moment que les médias s'interrogent sur leur façon de traiter le sujet (et, plus largement, les questions LGBT). Parler de «mariage homosexuel» ou de «mariage gay» encourage la confusion quand les journalistes ont un devoir d'explication, sinon de pédagogie. Inviter Christine Boutin pour parler du mariage, alors qu'elle ne représente qu'elle-même, c'est céder à la facilité du buzz et aussi pertinent que de donner la parole à Bernard Arnault sur la hausse du taux du livret A.

Ce n'est que le début. Un petit conseil pour les mois à venir: réécouter les discours de Gisèle Halimi et de Robert Badinter en 1981, se replonger dans la vie d'Harvey Milk, lire Homographies. Se préparer psychologiquement à se faire insulter quotidiennement au nom de l'intérêt de l'enfant, de l'équilibre de la société, de l'avenir de l'humanité. Se préparer à répliquer. Pacifiquement mais fermement. Comme à chaque fois qu'une minorité a eu besoin, contre toute logique, de justifier son droit à l'égalité.

Sur ce, je vous laisse, je dois refaire mon stock de paillettes et de peinture arc-en-ciel. On va avoir du boulot.

Si vous ne voyez pas la vidéo, cliquez sur ‪Dominique Bertinotti (ministre de la famille) - Le mariage gay - On n'est pas couché - 15 Septembre‬

Suivez Judith Silberfeld sur Twitter: judeinparis

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Cofondatrice et rédactrice en chef de Yagg.
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