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Opinions & Débats, VIH | 30.08.2012 - 12 h 44 | 2 COMMENTAIRES
«République Démocratique du Congo: L’homophobie, jusqu’au bord du tombeau», par François Berdougo
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En mission en RDC, l'activiste contre le sida François Berdougo raconte l'enterrement chahuté d'un jeune gay séropositif et évoque la situation très difficile des LGBT dans ce pays qui doit accueillir le sommet de la francophonie en octobre prochain.

François Berdougo est un expert du VIH/sida. Après avoir longtemps milité au sein d’Act Up-Paris, puis travaillé à Sidaction, François Berdougo fut coordinateur du Groupe interassociatif TRT-5 sur la recherche et les traitements de 2008 à 2012. Il est aujourd’hui Chargé de mission en République Démocratique du Congo pour Médecins du Monde, pour appuyer la société civile dans son travail de plaidoyer sur le VIH/sida. Dimanche dernier, à Kinshasa, la capitale, il était invité à assister aux obsèques d’un jeune gay mort du sida et raconte, dans un texte fort et émouvant, les incidents qui ont émaillé l’enterrement. Après ce témoignage, il présente la situation très difficile des LGBT dans ce pays d’Afrique de 70 millions d’habitants, ainsi que l’état de la lutte contre le sida chez les gays.

«L’homophobie, jusqu’au bord du tombeau», par François Berdougo

Dimanche 26 août, Kinshasa. J’ai été invité à participer ce jour à des obsèques, et y ai vécu plusieurs expériences inédites et émouvantes. Le défunt était un jeune homme de 27 ans, gay, mort du sida à Kinshasa. Visiblement, il avait accès à des traitements antirétroviraux, mais la négligence de sa famille, qui le stigmatisait en tant que gay et que séropositif, semble être à l’origine du fait qu’il n’ait pas survécu. Comme à l’accoutumée, la famille avait réuni autour d’elle l’environnement familial et amical au cours d’une cérémonie publique d’exposition du corps organisée dans le quartier. S’y pressaient également des inconnu-e-s, des curieux/ses passant dans la rue à ce moment-là.

Il y eut, bien sûr, l’étonnement de voir arriver une fanfare, sollicitée pour jouer pendant l’hommage que chacun-e venait rendre à la dépouille du jeune homme, et celui de voir des gens danser, tout en pleurant. Autre surprise vis-à-vis de ce qu’on m’avait présenté comme raison d’une stigmatisation: la cause du décès du jeune homme semble avoir été présentée publiquement par sa famille. Dans la foule, il y avait un groupe assez conséquent de jeunes hommes gays, connus de la famille, et associés aux funérailles (une bonne partie avait passé la nuit à veiller leur ami), en dépit ce que j’ai dit plus haut sur la non-acceptation de la sexualité du fils défunt. Dans ce groupe, on pouvait voir un certain nombre de gays visibles, de folles, et même (même!) des travestis, ce qui provoqua l’étonnement de la foule massée pour cet hommage. Durant les deux heures que dura cette cérémonie, les regards furent davantage tournés vers nous que vers le catafalque où se trouvait le cercueil. Pas d’animosité, de la curiosité.

Puis vint le moment de se mettre en route vers le cimetière, pour la mise en terre. Sur place, une petite trentaine de personnes seulement, dont deux-tiers environ des ses amis gays, certains portant le cercueil du garçon. Plusieurs autres enterrements étaient en cours au moment de l’arrivée. Une fois la nature «bizarre» de notre cortège identifiée, ce ne furent qu’insultes et quolibets résonnant dans le cimetière. Durant les quinze minutes que durèrent le transport du corps, sa mise en terre, la prière de l’une des tantes du défunt et le recouvrement du cercueil, nous entendîmes fuser les mots «pédés» et «lesbiennes», et probablement d’autres insultes en lingala, incompréhensibles de moi, pendant que des jeunes hommes nous suivaient et s’approchaient de nous, un peu menaçants. Au point que mes camarades conseillèrent que nous ne nous attardions pas.

Nous fîmes demi-tour, et de la même manière nous fûmes l’objet de ces insultes jusqu’à ce que nous eûmes quitté les lieux. Je n’oublierai pas le visage de cette mère, enterrant son fils «pédé» sous les insultes. Cinq minutes après, les amis manifestaient de nouveau une apparente bonne humeur. Fascinante capacité des êtres humains à la résilience: «La semaine dernière, ce fut pareil avec un autre de nos amis».

 

Dans quel contexte ce texte a-t-il été écrit?
Le texte qui précède a été écrit «à chaud», dans l’immédiat après-coup de ce moment qui fut violent à plusieurs titres. Jusqu’à l’arrivée au cimetière, le déroulement de l’enterrement n’avait pas connu de heurt et, comme je l’écris, c’est assez brutalement que des cris sont venus le troubler et empêcher les proches d’enterrer le garçon dans un semblant de quiétude et en y consacrant le temps nécessaire. Et me mettre en présence – et quelle présence – de ce que mes quelques contacts gays ou «hommes ayant des relations sexuelles avec d’autres hommes» m’avaient décrit. C’est en effet par la violence que se sont ouvertes les conversations que j’ai eues ici avec des responsables associatifs ou, disons, des «animateurs communautaires». Outre les questions de santé, mes interlocuteurs m’ont parlé de la peur, de la menace et du danger – vécus dans les relations avec les hommes, en particulier dans le travail sexuel, mais aussi dans la famille, au travail, «et même à l’école».

Certains de mes contacts, lecteurs de ce texte, ont accolé «la force» à «la résilience» dont j’avais parlé. Les deux ne s’excluent pas. De la force il en faut, et il me semble que cette capacité à la résilience est en elle-même une grande force. Pour «tenir les regards, les jugements, les insultes et sourire, même si c’est forcé, même si c’est un réflexe de survie», comme on me l’a écrit, il faut avoir une sacrée plasticité, sinon, quoi? On se tire une balle? Comme manifestation de la plasticité, il y a aussi «vivre en hétérosexuel», en l’occurrence se marier et avoir des enfants. Ce qui doit être le cas d’un certain nombre de gays, d’ailleurs, à en juger par l’existence en RDC d’une catégorie épidémiologique dont je ne me souvenais pas avoir entendu parler: les «femmes partenaires des LGBT», expression qui par ailleurs a une certaine saveur étant donné la diversité des situations qu’elle peut recouvrir.

Quels sont les droits des LGBT en République Démocratique du Congo?
En matière de droits, contrairement à beaucoup d’autres pays environnants, les gays et les lesbiennes de RD Congo ont la chance (sic) de ne pas être visé-e-s par des lois discriminatoires ou pénalisant leurs comportements affectifs et sexuels. Pour autant, on est bien loin de la reconnaissance juridique de ces relations, de quelque manière que ce soit. Et, avant même de penser à acquérir des droits nouveaux, la préoccupation des gens que j’ai rencontrés est d’abord de faire respecter leurs droits d’être humains face à la stigmatisation et aux discriminations auxquelles ils font face. Mais, au-delà du droit, la question centrale est celle de la reconnaissance sociale de l’existence de «l’homosexualité», ou de celle de gays et de lesbiennes, ou de celle de relations sexuelles entre hommes ou entre femmes – disons de minorités sexuelles (et par ailleurs d’identités de genre, mais c’est une autre histoire). Et la reconnaissance sociale de la nécessité que les concitoyen-ne-s concerné-e-s par ces situations bénéficient d’une quelconque égalité des droits.

Quelle est la situation du sida chez les gays?
Du côté du sida, «la situation des gays/HSH n’est pas connue» et elle doit être «documentée», selon l’un des derniers documents stratégiques officiels du gouvernement. Mais on ne sait pas bien comment ni qui doit s’en charger. Comme on ne sait rien d’eux, les gays sont tout simplement absents des programmes d’action de l’État. On est en 2012, hello… Ce qu’on sait depuis quelques années, c’est que, pour plusieurs pays africains, les quelques études disponibles concordent à montrer des taux de prévalence élevés, un peu supérieurs à 15% en moyenne (similaire à celui des gays en France). En RDC, il n’y a pas de données épidémiologiques, mais seulement quelques études associatives, sur de petits échantillons de population (quelques dizaines de personnes à chaque fois), qui donnent des niveaux de prévalence élevés ou très élevés: de 10 à 35% (certains chiffres sont issus d’une population de «professionnels du sexe»). Même si on n’est probablement pas à 30% en moyenne chez les gays, il n’y a pas de raison que ce soit plus bas que la moyenne africaine ou mondiale. Le travail à faire est énorme en matière de dépistage, de traitements et de soins, du VIH comme des autres IST. La situation de l’accès aux traitements dans le pays, une des plus mauvaises du monde, fait que peu de gens se sont préoccupés de la question à ce jour. Il y a un million de séropositifs, sur 70 millions d’habitants, et parmi les personnes éligibles à des antirétroviraux, seules 13 % y ont accès. S’occuper spécifiquement des gays ou des HSH n’est la priorité de personne, dans ce contexte où «l’homosexualité» est par ailleurs très mal perçue socialement, y compris par certains militants de la lutte contre le sida, ce qui n’en finit pas de me surprendre vu le décalage avec les milieux d’où je viens.

Ceci ne veut pas dire qu’aucun changement soit possible: certaines agences des Nations Unies aimeraient promouvoir la mise en place de programmes spécifiques, et il y a des embryons de groupes constitués, qui s’appellent eux-mêmes «LGBT», plus par «mimétisme» avec cet acronyme consacré que du fait de leur «base sociale», essentiellement des réseaux de sociabilité. Cependant, quand on discute avec les animateurs de certains de ces groupes, leur agenda politique est clair: la reconnaissance sociale des minorités sexuelles à travers la visibilité, le respect des droits humains (en exprimant un maigre espoir que les choses changent à court terme et le besoin d’apporter un appui juridique aux personnes discriminées) et la facilitation de l’accès aux services de santé, en particulier liés au VIH et aux autres IST (dépistage, prévention, traitements). Ce dont ils disent avoir besoin, c’est d’un appui en termes de mobilisation et de moyens pour monter des projets, et aussi de réseau, de contacts, pour avoir accès à l’information et sortir de leur isolement, qui est une réalité dans le pays même, puisque les personnes mobilisées dans les différentes villes du pays ne se connaissent pas vraiment. Ceci est un appel lancé aux militant-e-s français-e-s à tendre la main à nos camarades congolais.

Alors bien sûr, il y a des raisons d’espérer, comme toujours. Il n’y a pas que des enterrements «volés» aux proches des défunts, pour rien d’autre que le fait d’être pédé. On m’a raconté hier soir, lors d’une discussion déconnectée du récit que j’ai livré de ce dimanche funèbre, qu’il y a un an, également à Kinshasa, l’enterrement d’un autre garçon gay avait donné lieu à des scènes d’embrassades publiques entre gays et entre lesbiennes, sans que cela provoque de réactions hostiles: «Les gens vivent comme ils le veulent et le peuvent. C’est la vie».
François Berdougo

soutien yagg

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LES réactions (2)
  • Par helene 03 oct 2012 - 17 H 59

    tu nous a représenté. On oublie toujours les gays (et les trans) en Afrique quand on parle du VIH

     
  • Par merceil 16 déc 2012 - 17 H 39

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