Les sessions plénières des conférences sur le sida sont devenues, depuis quelques années, le passage obligé des beaux discours et des envolées lyriques. Les orateurs sont souvent des experts des pays développés. Plus rares sont les intervenants directement concernés par la présentation qu’ils vont faire.

C’est pourquoi la session du jeudi 26 juillet dernier, à la conférence mondiale sur le sida de Washington, consacrée aux groupes vulnérables, et dans laquelle intervenait un gay et une femme trans’ (voir dans la vidéo à 1h02), a tranché sur le programme habituel. Debbie McMillan, ex-travailleuse du sexe et usagère de drogues, n’a pas hésité à critiquer la politique américaine en matière de lutte contre la drogue. Il est ainsi toujours interdit de financer au niveau fédéral des programmes d’échanges de seringues… Paul Semugoma, médecin en Ouganda, est venu à la tribune lancer un appel à la mobilisation contre l’épidémie chez les gays.

«JE SUIS GAY»
Paul Semugoma, lui, est médecin en Ouganda, un des pays les plus ouvertement homophobes d’Afrique. Et devant des milliers de participants, y compris des congressistes ougandais, Paul n’a pas eu peur de dire à la tribune: «Je suis gay». Une déclaration qui pourrait sembler anodine en France (quoique, les coming-outs ne sont pas si fréquents) mais qui, pour un citoyen ougandais, est un acte de courage incroyable. Paul rappelle d’ailleurs que certains l’ont payé de leur vie, à commencer par l’activiste ougandais David Kato.

Les extraits que nous avons traduits et que nous avons choisi de publier ci-dessous montrent bien le chemin qui a été parcouru. Longtemps, en Afrique, l’épidémie était présentée comme hétérosexuelle. Et même si les taux d’infection des hommes et des femmes hétérosexuel-le-s sont très élevés dans certains pays, ces taux sont souvent encore plus élevés parmi les gays. Mais les campagnes de prévention, en raison de l’homophobie principalement, ne se sont jamais ciblées pour les hommes ayant des relations sexuelles avec des hommes (HSH). Et ce n’est que depuis quelques années que le monde prend conscience de cette épidémie cachée. Paul Semugoma montre tout le chemin qu’il reste à faire pour que les gays et les HSH soient pleinement inclus dans les politiques de prévention et de soins. Un appel à la mobilisation salutaire et malheureusement toujours nécessaire.

Paul Semugoma: «Renverser la tendance pour les gays et les hommes ayant des relations sexuelles avec les hommes» (extraits)

«Alors que nous entrons dans la quatrième décennie de l’épidémie de VIH, de la pandémie, il reste des pays dans le monde qui n’ont pas de  statistiques sur le VIH relatives aux hommes ayant des rapports sexuels avec des hommes (HSH). Quel est le problème? Il y a un énorme déni à penser qu’ils existent.

Je veux vous raconter une histoire au sujet du patient qui a changé ma vie. C’était en 2004. Je débutais en tant que médecin. J’avais étudié dans deux écoles de médecine, l’une à Dar es Salam [Tanzanie] ainsi qu’à l’Université de Makerere [Ouganda]. J’ai eu un peu de travail à la campagne, et puis je suis rentré à Kampala, qui est la capitale de l’Ouganda, pour commencer à travailler dans un cabinet privé. Comme je l’ai dit, je suis un homme gay. J’avais eu à m’occuper du VIH et je savais que c’était une maladie qui se propage par le sexe, mais je n’avais pas été confronté jusque-là au fait que le VIH se propage également par le sexe gay. Je n’avais pas eu ce lien. C’est cet homme qui m’en a fait prendre conscience. Il était gay. Je le connaissais. Il avait des pratiques bisexuelles ce qui signifie qu’il couchait avec des hommes et qu’à un moment donné, il avait couché avec des femmes. Il avait été récemment diagnostiqué séropositif. Une des choses qu’il m’a dite était que l’un de ses amants devait avoir couché avec une femme. Je lui ai dit: « tu n’as pas couché avec une femme récemment, donc tu as du être contaminé par ton amant ». Son argument était qu’il avait vu ces posters d’hommes et de femmes où le gouvernement nous dit d’être prudent, de faire attention quand on aime. Pour lui, c’étaient les femmes qui le transmettaient aux hommes. Il m’a également posé une question: comment puis-je protéger mes amants? C’est la question qui a changé ma vie.

À ce moment précis, je ne savais pas comment le protéger, comment lui donner de l’information, comment lui dire de protéger ses amants, et ça a été un moment décisif.

J’ai alors découvert que j’étais ignorant. J’étais dans une sorte de déni, en tant qu’homme gay. J’avais juste besoin de savoir. J’ai eu accès à internet et je me suis rapidement éduqué, quelque chose que nous devons tous faire.

Il est crucial que nous ne contentions pas d’être gay-friendly, mais que nous soyons compétents dans le soin et la prise en charge. […]

La prévalence du VIH parmi les hommes qui ont des relations sexuelles avec des hommes est liée à l’homophobie. Maintenant, nous savons une chose, les HSH vivent dans tous les pays dans le monde, d’accord, c’est un fait. Il n’y a pas à tourner autour du pot. Même dans les pays où nous le nions, nous savons qu’il y a des hommes gays dans ce pays.

Nous savons que les hommes qui ont des relations sexuelles avec des hommes courent un risque élevé de VIH, c’est un fait. Nous savons que nous avons les outils pour mettre fin à l’épidémie et oui, nous pouvons le faire, mais nous ne pouvons pas le faire si nous continuons à garder la tête dans le sable.

Nous devons reconnaître que ces groupes sont là, nous devons reconnaître que nous avons les outils pour y faire face, et nous devons aller de l’avant et prendre le problème à bras le corps et dire, oui, on peut faire quelque chose pour la prévention du VIH [applaudissements].

Que pouvons-nous faire? Ceci est un appel à l’action. Pour tout le monde et chacun d’entre nous, dans les pays d’Afrique et en dehors de l’Afrique, parce que c’est un problème et pas seulement en Afrique. Ce n’est pas le problème de l’Ouganda, c’est le problème de l’ensemble du monde. Nous devons mettre fin à l’invisibilité en épidémiologie. Il s’agit de la quatrième décennie depuis que le VIH a commencé, le VIH a effectivement commencé parmi les HSH. Les premiers rapports ont concerné les HSH, arrêtons de rendre ces populations invisibles. Ils doivent être visibles. Nous avons à connaître notre épidémie et ensuite aller de l’avant et s’attaquer à l’épidémie. […]
Retour aux fondamentaux. Faisons la promotion des préservatifs et rappelons-nous que pour les HSH, les préservatifs s’utilisent avec du lubrifiant [applaudissements]. Des études ont montré qu’investir 134 millions de dollars pour des préservatifs et des lubrifiants permettrait d’éviter 25% des infections mondiales chez les HSH dans les 10 prochaines années. Ce n’est pas cher.  [À tire de comparaison, le Fonds mondial a annoncé le 5 juillet dernier qu’il allait investir 8 milliards de dollars dans les deux prochaines années].

En conclusion, les HSH sont une part importante de l’épidémie de VIH. Nous ne pouvons pas réussir une génération sans sida si nous n’incluons pas les HSH. Nous devons affronter les défis structurels, nous devons lutter contre la stigmatisation, nous devons lutter contre l’ignorance avec de la connaissance, nous avons besoin de donner des informations, et nous avons besoin d’un effort majeur de tous les acteurs: les gouvernements, les chercheurs, les professionnels de santé, les communautés de HSH.

Maintenant, je voudrais souligner le fait que beaucoup m’ont aidé à préparer ce discours, mais je veux également saluer ceux qui ont perdu cette bataille, ceux qui ont été tués et qui ont payé pour leur activisme. Les activistes se battent, ils sont arrêtés, ils sont tués. Je voudrais en nommer quelques-uns: Alim Mongoche au Cameroun, Steve Harvey, en Jamaïque, David Kato en Ouganda, Thapelo Makutle en Afrique du Sud [applaudissements]. […] Beaucoup d’histoires ne sont pas connues ou ne sont pas partagées.

Il est difficile de réussir à faire de la prévention et du soin dans ce contexte, mais ça a été fait avant, cela se fait maintenant, et cela sera fait encore. Ils ont essayé de le faire et nous continuons.

La présentation de Paul Semugoma (à partir de 1’40 »).

Si vous n’arrivez pas à voir la vidéo ci-dessus, cliquez sur Plenary: Dynamics of the Epidemic in Context