Livres | 23.07.2012 - 20 h 10 | 4 COMMENTAIRES
Livre: «Homographies», essai salutaire
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Paru en 1999 en Espagne, «Homographies», de Ricardo Llamas et Francisco Javier Vidarte, vient d'être traduit en français par les éditions dans L'Engrenage. À mettre entre toutes les mains (et d'abord entre les vôtres).

Pour peu que l’on s’intéresse un peu à la culture LGBT et/ou queer (et pour peu que l’on accepte l’idée qu’il existe une culture LGBT et/ou queer), on a lu, vu ou au moins entendu parler des Chroniques de San Francisco, de Pourquoi pas moi?, de Queer as Folk, de The L Word, de Judith Butler ou de Michel Foucault. Mais pas forcément de Homografías. Sans doute parce que Homografías, écrit à quatre mains par Ricardo Llamas et Francisco Javier Vidarte, est paru en Espagne, et non aux États-Unis (ou, plus simplement pour des francophones, en France).

Pourtant dès sa publication en 1999, alors que l’Espagne est encore loin d’ouvrir le mariage aux couples de même sexe et que la France adopte difficilement le pacs, son propos aurait pu nourrir les débats, et pas seulement à l’Assemblée nationale.

Homographies, en version française, est sorti le 30 juin, jour de la Marche des Fiertés LGBT 2012, aux éditions Dans L’Engrenage. Homographies peut se lire de façon traditionnelle (en commençant au début et en avançant jusqu’à la fin) mais il peut aussi être attaqué un peu n’importe où, selon l’humeur du moment, une liberté rendue possible par la division en articles indépendants les uns des autres plutôt qu’en chapitres successifs. Même s’ils touchent à des sujets complexes, les auteurs les abordent avec humour (certes parfois grinçant) et une volonté affichée de les rendre accessibles et compréhensibles au plus grand nombre. Et si certains passages exigent un minimum de concentration, d’autres sont carrément jubilatoires. L’article sur le placard, pour n’en citer qu’un, devrait faire partie des lectures obligatoires pour l’obtention du bac (j’exagère à peine).

Comme l’écrit l’éditrice Céline Lion – qui est aussi l’une des toutes premières yaggeuses – dans son avant-propos, «Homographies est non seulement d’actualité, mais son audace, sa justesse et l’intelligence de son propos font de sa lecture un moment incontournable et stimulant, pour peu que l’on croie fermement que se penser, c’est commencer à être acteur de son destin». Comme «se penser» et «être acteur/trice de son destin», c’est très Yagg, nous n’avons pas résisté à lui demander de nous en raconter davantage sur Homographies, son histoire et pourquoi il était indispensable de le traduire, même 13 ans après sa parution en Espagne.

Trois extraits de l’ouvrage sont publiés à la suite de cette interview.

HomographiesQue signifie Homographies? Homographies est un mot formé sur le modèle de «francographie» ou «lusographie», qui s’appliquent à des écritures identitaires (pour simplifier), c’est-à-dire revendiquant l’expression écrite en français, ou en portugais… bref une esthétique politique. Le titre Homographies reflète la volonté des auteurs de s’exprimer là en tant qu’homosexuels: ce sont des homosexuels qui écrivent sur l’homosexualité, dont ils s’efforcent de parcourir les principaux terrains d’affirmation et de vitalité dans la société occidentale contemporaine.

Cet essai est paru en Espagne en 1999. Est-ce qu’il faut le lire comme un document sur l’Espagne de 1999 (pré-mariage) ou comme un essai toujours actuel et transposable à la France de 2012 (également pré-mariage mais dans une dynamique différente)? Cet essai ne se concentre pas sur le cas espagnol, loin de là. Il s’intéresse à la France et aux États-Unis pour une large part, et la réflexion qu’il porte s’applique aux sociétés occidentales contemporaines en général.

D’ailleurs, les auteurs passent bien plus de temps à interroger des attitudes culturelles, sociales et intimes que la simple question du mariage, qui n’en est qu’un symptôme.

Par exemple, chaque année au moment des marches des fiertés, dans les pays où elles sont installées autant que dans ceux où elles ont du mal à exister, la question de l’image des homosexuels, de ce qu’ils revendiquent, de leur façon de le faire, etc. revient au centre des discussions. Les considérations sur  la légalisation de l’union de tous se fondent sur des principes qui dépassent le seul cadre du mariage et ont une ampleur qui touche au regard que la société hétérosexuelle (la pire comme la mieux intentionnée) pose sur les homosexuels, à la place qu’elle leur donne.

En outre, on constate que cette situation «pré-mariage» demeure d’actualité: en France, parce que si le récent changement de majorité gouvernementale fonde une probabilité forte de l’ouverture du mariage à tous les couples, nous devons nous apprêter à vivre un débat certainement houleux et douloureux; en Espagne, parce que le récent changement de gouvernement et la situation de crise sociale produisent une remise en cause assez sérieuse de l’ouverture du mariage, établie pourtant depuis 2005; aux États-Unis, parce que l’on voit bien que la situation est très variable selon les États, avec un cas d’école en Californie, montrant que rien n’est acquis quand il s’agit de droits des homosexuels.

Quel est l’histoire de ce livre? Pourquoi n’a-t-il pas été traduit plus tôt? Nous avons lu ce livre peu de temps après sa sortie en Espagne, où il a fait grand bruit. Publié par l’un des plus grands éditeurs espagnols, Espasa Calpe, il a bénéficié d’une vaste couverture médiatique. Et il a influencé la réflexion sur ces sujets de manière durable.

À cette époque (2000), j’avais présenté le projet de traduction de Homographies à une maison d’édition française importante… Mes interlocuteurs  ont été tout proches de se lancer, nous avons jeté les bases de la publication, commencé à y travailler, mais plusieurs raisons ont finalement fait reculer l’éditeur, parmi lesquelles certains aspects polémiques du texte, ainsi que l’ampleur de l’investissement que cela représentait. Lorsque je suis devenue éditrice à mon tour, j’ai toujours gardé ce projet dans un coin de mon esprit, en me promettant de le réaliser dès que les moyens seraient réunis pour le faire dans de bonnes conditions.

Avez-vous adapté Homographies en le traduisant ou est-il publié tel qu’il l’a été en 1999? Par exemple, Homographies s’adresse à tout le monde, en tout cas à tous les LGBT, mais le 2e article porte sur une partie purement gay de notre histoire. Avez-vous été tentées de le décaler? Dans cette édition française, nous avons respecté le travail des auteurs, qu’il s’agisse de la composition, du contenu ou de l’écriture. L’organisation en articles permet aisément de s’intéresser en priorité aux sujets que l’on choisit. Nous n’avions pas de raison de revenir sur l’agencement voulu par Llamas et Vidarte.

Si quelques pages concernent plus particulièrement les hommes (moins d’une quinzaine de pages sur 220), même pour une lesbienne, apprendre que les vespasiennes ont un sens dans la culture gay autrement que dans une optique graveleuse, cela ouvre des perspectives quant aux stratégies d’existence du minoritaire dans le majoritaire, et aux capacités de créativité et d’adaptation que cela implique (y compris dans sa propre histoire).

Cet essai a été traduit avec fidélité à la version originale, non pas adapté, précisément parce que le ton et la forme qui le caractérisent en font l’intérêt et le piment. Ainsi, dans un article consacré aux rapports entre le dictionnaire et sa transcription de l’homosexualité, par exemple, nous nous sommes bornés à ajouter trois notes de bas de page (donc hors texte, j’insiste) pour que le lectorat français puisse appliquer cette réflexion précise (mais ô combien globale) à son propre cas: on voit d’ailleurs grâce à cela qu’il s’agit peu ou prou des mêmes enjeux.

Pourquoi une maison d’édition lesbienne, connue essentiellement pour ses romans, traduit-elle un essai? Surtout un essai polémiste et plutôt gay (même si personne, ou presque, n’est complètement oublié-e)? Une petite ou (moyenne) maison d’édition indépendante est le produit de la personnalité de celle ou celui qui la tient à bout de bras… En l’occurrence, ayant un rythme de publications annuelles limité, et étant lesbiennes, nous publions ce que nous connaissons et avons envie de faire partager.

Notre cohérence est celle de la subjectivité. Cet essai nous a paru important et stimulant intellectuellement pour la réflexion que l’on peut avoir sur l’homosexualité, sur un plan intime ou plus culturel.

Il donne beaucoup de pistes aux gays comme aux lesbiennes pour explorer et analyser leur propre réalité. D’ailleurs, les auteurs de Homographies ont choisi d’utiliser «gay» pour couvrir le champ «homosexuel et homosexuelle», pour le coup, c’est un terme englobant clairement les lesbiennes (sinon, ils utilisent à dessein «pédé»).

Les auteurs ont fait le choix d’un parti pris d’humour et de légèreté pour rendre plus abordables des sujets complexes mais il ne s’agit pas pour autant de vulgarisation. Le registre de vocabulaire est parfois assez élevé, en tout cas pas toujours simple. Les deux auteurs sont pour Ricardo Llamas docteur en sciences politiques et en sociologie, et pour Francisco Vidarte docteur en philosophie, avec un intérêt pour la pensée contemporaine française et étasunienne, la culture populaire et les enjeux politiques des comportements sociaux; ils sont aussi polyglottes et ont vécu dans différents pays. Leur projet était précisément d’écrire d’abord, de l’intérieur, depuis leur subjectivité, ensuite, en innovant dans les sujets abordés, enfin en créant une connivence avec la personne qui lit.

Tout cela confère à leur ouvrage à quatre mains ce ton personnel, «multicolore» (arc-en-ciel!) selon les articles, parce qu’il vise à la fois la clarté et l’efficacité (nous remercions au passage les traducteurs d’avoir tant travaillé à respecter ces aspects): d’une part, la clarté conceptuelle de spécialistes, qui exige la précision dans les termes (donc, parfois techniques), d’autre part l’efficacité de la forme, prenant celle d’une discussion à bâtons rompus, et respectant les singularités de chacun des auteurs. Pour reprendre les mots de Llamas et Vidarte dans l’introduction:

«Provoquer, sourire, voire rire, n’est en rien contradictoire avec une analyse rigoureuse et perspicace.»

Homographies, de Ricardo Llamas et Francisco Javier Vidarte, traduit de l’espagnol par Brice Chamouleau et Caroline Lepage, Dans L’Egrenage, 220 p., 16 €. En vente dans la boutique de Yagg.

Yagg et Dans L’Engrenage vous proposent de lire Homographies et d’en publier la critique sur votre blog Yagg ou dans le groupe Le coin littérature sur la communauté. Pour participer, envoyez un message à judith.silberfeld@yagg.com en expliquant pourquoi vous êtes LA bonne personne pour écrire cette critique.

[mise à jour, 5 septembre] La critique de la yaggeuse Rock est sur son blog I Drive Alone.

Lire les extraits en pages suivantes (sous les boutons de partage).

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Cofondatrice et rédactrice en chef de Yagg.
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LES réactions (4)
  • Par Caro 24 juil 2012 - 10 H 19
    Avatar de Caro

    Même si j’en suis qu’au début – pas du livre, puisqu’il peut se lire par chapitre dans le désordre le plus complet et ça c’est très bien -, ce livre est à mettre entre toutes les mains, il y a réellement des passages savoureux et jouissifs !

    Je ne peux que vous encourager à l’acheter ! ;)

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  • Par Djahaï 24 juil 2012 - 11 H 24
    Avatar de Djahaï

    C’est commandé. :)

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  • Par cat 24 juil 2012 - 14 H 57
    Avatar de cat

    il faut aussi penser à l’offrir à nos proches hétéros

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  • Par gb 27 juil 2012 - 17 H 11

    je viens de le recevoir, j’ai lu les 2 premières pages et je trouve ça déjà délicieusement jubilatoire. A CONSEILLER ! Yagg, mettez-le en permanence sur un coin de page d’accueil !

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