Jacques Vandemborghe et Jean Le Bitoux par Gerard KoskovichJacques Vandemborghe est décédé le 30 mars 2012 des suites d’un cancer. Il a été l’une de nos météores qui ont brillé dans la vie militante homosexuelle dans les années 1980, avant de tenter l’aventure dans la production cinématographique, puis de devenir après avoir passé l’ENA un cadre important de la ville de Paris.

UNE RENCONTRE DÉCISIVE
Jacques a écrit un texte fort lors du décès de Jean le Bitoux (cf. «Jean le Bitoux passeur de mémoire», Mémoire active, mai 2010), sa rencontre avec le créateur de Gai Pied en 1980 a été décisive, au moment où il faisait son coming-out. Il a partagé quelques-unes de ses passions, en particulier pour le journalisme, pour le militantisme et pour la mémoire.

Dans ce texte, Jacques revient alors avec émotion sur la «tribu chaleureuse» dans laquelle il a si bien pris sa place. Il s’est passionné pour le journal Gai Pied et pour les rencontres avec ses lecteurs, il était davantage attentif à l’image qu’à l’écrit, il tournait volontiers des vidéos.

Il a fait partie de ceux qui ont quitté le journal en 1983 avec Jean le Bitoux, refusant l’importance trop grande qu’y prenait la dimension commerciale au détriment de la dimension militante. Il suivit alors Jean dans les différents journaux qu’il a créé (Profils, Mec Magazine) et dans le développement de numéros minitel destinés aux homosexuels.

Jacques a été motivé par la mobilisation du CUARH (Comité d’urgence anti-répression homosexuelle) pour la dépénalisation de l’homosexualité au début des années 1980 et s’est intéressé aux UEH (université d’été homosexuelle) de Marseille auxquelles il a participé en 1983, 1985 et 1987.
Il a en particulier organisé un séminaire avec des contributions diversifiées qui ont fait l’objet d’un document qui est un des rares témoignages écrits des UEH de ces années-là.

Et il a fait partie de ceux qui se sont insurgés avec véhémence contre la participation de Gaie France (groupe homosexuel d’extrême droite) à l’UEH de 1987. Cette bataille a été d’une certaine façon le point d’orgue de ces premières UEH qui avaient cru trouver les voies de leur renouvellement dans une ouverture mal contrôlée.

LE PROCÈS CONTRE MGR ELCHINGER
L’un de ses plus beaux combats fut, en 1981, contre Mgr Elchinger, évêque de Strasbourg, qui avait refusé à la dernière minute à l’IGA-Europe (International Gay Association) l’utilisation de locaux d’hébergement de son diocèse et qui s’était permis d’en rajouter en traitant les homosexuels d’infirmes. Avec Jean le Bitoux et Geneviève Pastre, ils ont pris l’initiative d’intenter une action judiciaire contre Mgr Elchinger. Et si ce procès a été perdu, il a eu un retentissement important, à l’heure où la gauche parvenue au pouvoir dépénalisait l’homosexualité.

L’une de ses retombées fut l’accueil donné au coming-out de Pierre Seel. Catholique pratiquant, Pierre Seel, alsacien d’origine, déporté pour homosexualité en 1940, a alors porté sur la place publique sa situation d’homosexuel déporté alors qu’il avait toujours dissimulé cette déportation, honteuse aux yeux de son milieu. Ce fut le point de départ du travail de mémoire du journal Gai Pied et de ces 3 militants partis à la rencontre de Pierre Seel sur cette question de la déportation homosexuelle.

Ce fut l’origine de la création de l’association du Mémorial de la Déportation Homosexuelle.

Jacques s’est aussi passionné pour un autre aspect de la mémoire homosexuelle. D’un côté les jeunes militants homosexuels étaient confrontés à une dramatique méconnaissance de leur histoire, de l’autre les intellectuels qui avaient fait des recherches et rassemblés des documents disparaissaient dans l’indifférence de leurs entourages familiaux, les familles avaient vite fait de jeter à la rue ces bibliothèques impies. La dispersion sauvage de la riche documentation de Pierre Hahn a été un peu le déclencheur de cette prise de conscience. La mort des malades du sida a soudain donné une acuité particulière à cette question. C’est ainsi que Jean le Bitoux, Geneviève Pastre et Jacques créèrent ce qui avait vocation à devenir la fondation Mémoire des homosexualités.

Devenu président de l’association, Jacques a organisé de nombreux colloques et débats au cours de la 2e partie des années 1980, précurseurs de ce qui allait devenir les gays studies, puis les genders studies, donnant l’occasion à plusieurs intellectuels de s’exprimer (à Beaubourg, à la Sorbonne ou ailleurs). Il a organisé des concerts pour collecter des fonds et faire connaitre ce projet de fondation. C’est à cette époque que Daniel Guérin, militant homosexuel avant l’heure, très motivé par la révolution sociale, a légué à l’association ses rayonnages concernant l’homosexualité.

UNE NOUVELLE VIE
À la fin des années 1980, Jacques Vandemborghe a tourné la page de la militance, il s’est consacré à fond à sa nouvelle passion, la production de films. Ce métier dévorait son temps et les acrobaties financières prenaient toute son énergie.

Puis il a encore changé de vie, il a passé le concours de l’ENA et poursuivi dans l’administration territoriale, à la ville de Paris pour l’essentiel, une carrière aussi discrète que remarquable. Il suffira peut-être de citer quelques-uns des propos de son directeur lors de ses obsèques, le 5 avril dernier:
«Ce qu’a fait Jacques est inaliénable, impérissable, indestructible. Après des études très brillantes (droit public, droit aérien, santé publique), sa carrière d’abord: plus de 30 ans au service de l’intérêt général.
Quelques étapes repères:
• 1980: Attaché d’administration de la Ville de Paris,
• 1995: Administrateur de la Ville de Paris
• 2010: Sous-Directeur
Dynamisme, créativité, rigueur, caractère affirmé, chaleur humaine, sensible, sympathique, attention portée aux autres».

Ceux qui ont connu le militant Jacques ont gardé un beau souvenir, ils se consolent de l’avoir perdu de vue en découvrant qu’il a vécu une belle carrière professionnelle en même temps qu’une belle vie de couple.

Christian de Leusse, Mémoire des Sexualités Marseille

Photo Gérard Koskovich: Jacques Vandemborghe (à gauche) avec Jean Le Bitoux dans l’appartement de Vandemborghe à 8 bis, rue Amyot, à Paris, en 1985.

La carte réalisée par l’ami de Jacques Vandemborghe pour commémorer son décès:

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