Culture & Loisirs | 16.06.2012 - 11 h 51 | 0 COMMENTAIRES
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Décès de la pornstar gay Erik Rhodes: la réaction de François Sagat

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Erik Rhodes, qui ne cachait rien de ses démons (drogues, dépression…) est mort à l'âge de 30 ans, d'une crise cardiaque. Pour Yagg, François Sagat livre ses impressions.

L'acteur porno américain ouvertement gay Erik Rhodes est mort d'une crise cardiaque, jeudi 14 juin, à New York. Et le monde du X gay s'est retrouvé quelque peu groggy à l'annonce de cette nouvelle. Erik Rhodes n'avait que 30 ans et faisait partie des figures reconnues de cette industrie, lui qui fit la quasi-totalité de sa carrière chez Falcon, légendaire studio de porno US.

Erik Rhodes par Bruce LaBruce

«Erik était un homme d'acier à l'extérieur, mais doux comme un ourson à l'intérieur», a déclaré en hommage à l'acteur l'un des dirigeants de Falcon Studios, faisant ainsi référence à la musculature impressionnante d'Erik Rhodes comme à sa gentillesse et à son sens de l'humour reconnus par tous. Sur Facebook, le réalisateur Bruce LaBruce, qui l'avait fait jouer dans son film L.A. Zombie, se souvient de lui comme d'un «grand enfant», très excité à l'idée de tourner la scène gore grand-guinolesque où un aréopage d'acteurs pornos sur-musclés finissent dans un bain de sang.

STÉROÏDES ET SOLITUDE
Mais James (le vrai prénom d'Erik Rhodes) avait aussi ses démons qui le rongeaient de l'intérieur et il n'en faisait pas mystère. Sur un tumblr au titre édifiant (A romance with misery/Une histoire d'amour avec le malheur), il racontait avec une sincérité souvent bouleversante sa dépendance aux drogues (stéroïdes anabolisants, crystal meth), ses périodes de dépression, avec en leitmotiv cette certitude que la fin serait proche pour lui. En même temps qu'il postait des photos de lui montrant un corps déformé par les stéroïdes, comme prêt à exploser, il commentait la vacuité de son entreprise, son échec programmé.

Ainsi, évoquant son frère, Erik Rhodes écrivait: «Je sais qu'il attend et qu'il a peur de recevoir le coup de fil qui lui annoncera ma mort. Je sais qu'il a le cœur serré à chaque fois qu'il reçoit un appel lui apprenant que je suis à l'hôpital».

Triste signe du destin: son ultime post publié quelques jours avant sa mort était une réponse à un internaute qui demandait des conseils sur les stéroïdes à prendre pour devenir «énorme» comme lui. Et Erik Rhodes de détailler ses doses, sur le ton de celui qui sait que tout cela finirait par lui coûter la vie.

François Sagat a été l'un des premiers à réagir, avec beaucoup d'émotion, à la disparition d'Erik Rhodes, avec qui il avait tourné. Pour Yagg, la pornstar gay française évoque un homme «trop intelligent pour la plupart de ses congénères», «enfermé dans un tourbillon d'incompréhension» et qui maniait l'ironie comme une véritable énergie du désespoir.

Quelle a été ta réaction à l'annonce du décès d'Erik Rhodes? François Sagat: J'étais avec un ami dans la rue, nous allions au sport, et j'ai reçu un SMS d'un ami photographe de Londres: «Tu as eu des nouvelles d'Erik Rhodes récemment???». Mon sang n'a fait qu'un tour. J'avais effectivement discuté avec Erik (James) sur Twitter la semaine dernière après un long moment de silence. Il venait apparemment de sortir de l'hôpital pour je ne sais quelle raison. Nous blaguions en ligne. Après ce SMS, je suis directement allé voir sur son Twitter officiel: et là j'ai bien lu ce que je craignais. Je me suis mis à pleurnicher comme une idiote dans la rue. Cette disparition m'affecte réellement.

Sur Facebook, tu as écris que tu l'admirais. Pour quelles raisons? Quel homme était-il? J'ai toujours eu beaucoup d'affection pour lui, même si nous n'étions pas des amis proches. J'ai même été obsédé par le personnage un bon bout de temps. Nous nous sommes rencontrés pendant les GayVN Awards à Los Angeles en 2006, je parlais très mal l'anglais à l'époque, il était venu vers moi pour me complimenter sur Arabesque [un film X produit par Raging Stallion Studios], j'étais impressionné. Alors depuis cette rencontre, on est resté en contact amical ponctuel, sans trop d'ambiguïté.

Nous nous sommes ensuite recroisés brièvement pour des événements officiels mais «clés», à New York et San Francisco, sans vraiment avoir le temps de trop se parler, mais nous correspondions très régulièrement à distance, jusqu'au jour où l'on a tourné ensemble. Moment moins important que les moments de discussions que nous avons vécus hors tournage pendant ce séjour à Prague. Erik/James est quelqu'un qui me fascinait par sa lucidité sur lui-même et sur ce qui l'entourait, sa sensibilité, sa culture musicale et cinématographique, ce qu'il écrivait, son ironie, son humour. Il était doux, tranquille, parfois timide lui aussi. Peut-être aussi sa mélancolie me fascinait, sans illusion, peut-être un peu trop réaliste. Mais je pense que c'était quelqu'un de constant, fidèle à lui-même et surtout honnête et réel.

Erik Rhodes ne faisait pas mystère de ses problèmes de dépression mais aussi d'addiction à diverses drogues. Ne penses-tu pas qu'il allait à l'encontre d'une certaine hypocrisie dans le milieu du X sur tous ces sujets? Oui, il a peut-être été le reflet de ce que d'autres cachent, effacent ou embellissent. Cet excès de sincérité lui aura peut-être causé quelques ennuis et soucis d'image en ce qui concerne beaucoup d'imbéciles de la communauté gay, cachés ou pas derrière leurs claviers d'ordinateur.

Mais, à bien y réfléchir, il ne suffit pas d'entreprendre une carrière dans le porno pour avoir ces problèmes d'addictions. Je pense que c'est juste le fait de tourner aussi autour de son image et du regard d'autrui, sous toutes formes que ce soit, qui peut mener à une telle tragédie. Être sans cesse en quête de sensations fortes, de buts inatteignables… Il avait juste l'Art et la Manière de raconter des choses fatales et terribles de manière tellement franche, analytique, sociale et à plat que je ne l'ai jamais trouvé provocateur. La dépression était un fait, il l'a juste communiquée frontalement. Les gens ne sont pas naïfs, mais perfides.

Je parle aussi en connaissance de cause, ayant touché de près ou de loin à certains mécanismes de cette industrie. La drogue est le problème phare derrière toute perte, le fléau numéro 1, je ne vous apprends rien, mais encore une fois pas vraiment «dans» le porno, mais «autour» du porno. Je ne dénonce personne mais en tous cas la plupart des grosses boîtes de production US, à travers ce que j'ai vécu, sont très regardantes quant à la condition des modèles sur un tournage. J'ai toujours connu un Erik Rhodes plutôt sobre au cours de nos rencontres et collaborations.

Son tumblr s'appelait «A romance with misery»/«Une histoire d'amour avec le malheur». C'est terrible quand on y pense, non? Oui, surtout dans ses relations amoureuses qu'il relatait de manière fatale, fébrile, tenant à un fil. Relations qu'il investissait avec engouement mais en se posant des ultimatums. J'ai longtemps suivi son premier blog à l'époque, avant le tumblr, parlant de dépression déjà avancée. Il avait toujours un boyfriend, c'était vital apparement, et j'avais aussi analysé une certaine souffrance sur ses explications d'avoir ruiné sa vie avec le porno, tout en continuant une ascension fulgurante dans cette activité sans jamais pouvoir stopper la consommation. J'ai dû ressentir cette idée parfois, mais juste par moments, jamais de manière constante et fatale comme il avait l'air de l'expliquer. Je crois que le problème n'est pas le porno, mais ce qu'on en fait.

Le pire c'est que dans cette extrême lucidité, on avait l'impression que l'humour était le seul point élévateur de sa condition, comme si l'ironie était son moteur, un humour toujours très sophistiqué et fin… mais noir.

Son destin tragique, c'est l'envers du décor du X? Non, je ne pense pas du tout en fait. Le X était juste un décor de théâtre je pense, je n'ai pas la clé du problème, peut-être le problème essentiel c'était la ville de New York? Le Gay New York, infâme comme toutes les concentrations gays du monde entier, que ce soit à Paris, Londres ou ailleurs, avec toutes les drogues et les identifications possibles que ça comporte. Notre décennie est juste en train de pourrir plus vite.

Je pense qu'il était trop intelligent pour la plupart de ses congénères et juste enfermé dans un tourbillon d'incompréhension. Je pense même qu'il évoluait dans un système (industrie porno/Falcon) pas plus destructeur que les inconnus le jugeant et autres détracteurs stupides. Un univers X limite plus protecteur que le monde extérieur (on n'est plus dans les années 80 avec les saladiers de coke, loin de là). Les zones d'ombre sont attribuées à une majorité de gays, je le pense, et pas que dans le porno.

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Directeur de la rédaction de TÊTU
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