Il y a deux livres dans Le Coran et la chair, de Ludovic-Mohamed Zahed. Le premier se lit avec ce plaisir particulier qui enseigne en même temps qu’il réjouit.

ADOLESCENCE À ALGER
Le fondateur de l’association HM2F, vouée à la réconciliation des LGBT et de l’Islam, pourrait être une novelette, ou un scénario pour une bande-dessinée ou un film. Ludovic-Mohamed narre son adolescence salafiste dans le Alger troublé des années 90. Il est né en France mais sa famille est retournée vivre en Algérie. Immigré en France, il est «Zmigré» à Alger, et sa nature pas vraiment virile suscite l’inquiétude de son père. En pleine crise d’identité, le mysticisme le taraude, il va, encore enfant, se tourner vers ceux qui lui paraissent les plus radicaux. Le mystique musulman sénégalais Tiarko Bokar l’a dit: «le mysticisme ce n’est pas pour les jeunes, c’est comme envoyer de l’essence sur un feu».

LA VIE QUOTIDIENNE DANS UN GROUPE SALAFISTE
Ludovic-Mohamed raconte la vie quotidienne dans un groupe salafiste, de l’intérieur, sa fierté d’arborer leur uniforme, et le plaisir des prières en commun. Il nous permet même de faire la distinction entre les islamistes, plus portés vers la lutte pour le pouvoir politique, et les salafistes en apparence plus portés vers la pratique pointilleuse de la religion. Il nous explique les rivalités entre groupes, les rituels. Beaucoup des flèches qu’il décoche pourraient s’appliquer à tout groupe ou association persuadée de détenir la vérité, religieuse ou laïque. J’aime sa douce perfidie quand il décrit ceux qui squattent les bibliothèques pour se gaver de sourates ou de hadiths (les propos rapportés du prophète), en précisant qu’il n’y a nulle aspiration spirituelle derrière cette démarche mais juste le goût d’écraser son contradicteur dans une dispute religieuse, en dégainant la bonne citation.

«UNE AMITIÉ PARTICULIÈRE»
Mais la nature a ses raisons, et malgré sa foi elle s’exprime dans le corps de Ludovic-Mohamed. Il a 14 ans et a fait de Djibril, son aîné dans la confrérie, son compagnon de prédilection, son ange Gabriel. Son affection lui est rendue, et l’adolescent comprend très bien qu’elle s’accompagne de désir, un désir vécu dans la peur et la honte pour ce qui est de Djibril.

La petite communauté va vite repérer «l’amitié particulière» entre les deux. Et l’on va dire au jeune que c’est mal et qu’il doit renoncer à cette amitié louche. Quant à Djibril, on le marie, et des années après, on sent que Ludovic-Mohamed est toujours révolté contre cet amour qui n’a pu connaître sa floraison. C’est la voix de l’amour qui lui a fait rebrousser chemin alors qu’il s’engouffrait dans le fanatisme et le sectarisme, lui qui passait son temps avec ses amis salafistes dans une mosquée très loin de celle de son quartier en échappant au contrôle familial. Quand, à la suite d’un attentat dans le centre d’Alger qui a fait près de 300 morts, son père – un personnage formidable – décide de rentrer en France, le fils révolté lui donne tout de suite raison. Ludovic-Mohamed accepte de rentrer en France y faire des études (qui seront brillantes). Il a rompu avec l’idée d’un Dieu jaloux et procédurier, mais n’a pas renoncé à la foi.

Ce petit récit à l’écriture sèche (j’ai pensé parfois à Violette Leduc, et à son Thérese et Isabelle, mais aussi aux histoires hassidiques de Isaac Bashevis Singer), se lit comme un petit roman passionnant, et nous en dit plus sur le monde musulman que bien des études. Il faudrait à peine le décaler pour l’adapter chez des juifs hassidiques, chez les évangélistes ou les cathos réacs de Civitas.

Le reste du livre est plutôt théorique, c’est un plaidoyer érudit (qui abuse des auto-citations) pour un islam mystique et accueillant, celui d’el Hallaj, de Rabiya, de Rûmi, celui des poèmes mystiques d’Abd el Kader, celui de la poésie d’Abu Nuwas qui, 11 siècles avant Verlaine, passait allégrement des odes à la beauté des garçons aux poèmes de dévotion.

Le Coran et la chair, de Ludovic-Mohamed Zahed, Max Milo; 189 p., 15€90.

Hélène Hazera