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Culture, Culture & Loisirs, Livres | 15.04.2012 - 11 h 24 | 0 COMMENTAIRES
BD: «Jours tranquilles à Venise», de Paolo Bacilieri
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Paolo Bacilieri brosse une série de portraits de jeunes hommes qui ne sont pas sans rappeler les ragazzi de Pasolini, mais à travers une esthétique et avec un humour dévastateur bien à lui.

Venise fait depuis longtemps partie des villes entrées dans l’imaginaire collectif, celui des amateurs de BD avec les fables de Hugo Pratt, et avec la nouvelle de Thomas Mann, le film de Luchino Visconti et l’opéra de Benjamin Britten Mort à Venise, dans l’imaginaire collectif homo. L’album que nous proposent aujourd’hui les éditions Mosquito ne verse pourtant ni dans la décadence mortifère des amours crépusculaires de Gustav von Aschenbach, ni dans les aventures mystico-historiques du beau Corto Maltese. Jours Tranquilles à Venise (Durasagra, Venezia über Alles, 1994) nous fait découvrir une Sérénissime à cent lieues des images d’Épinal habituelles.

Paolo Bacilieri, un auteur italien qui a vu ses premières œuvres publiées dans (À Suivre) dès la fin des années 80, brosse une série de portraits de jeunes hommes qui ne sont pas sans rappeler les ragazzi de Pasolini, mais à travers une esthétique et avec un humour dévastateur bien à lui. La ville est ici un personnage à part entière (l’auteur parle dans cet entretien en anglais de son intérêt pour l’architecture), mais c’est bien la plastique masculine qui saute aux yeux dès que l’on feuillette l’album. Une plastique elle aussi loin des canons dont nous abreuve l’industrie du divertissement, comme on peut le voir ci-contre.

L’album s’ouvre sur un prologue où l’on découvre l’auteur penché sur sa planche à dessin, immédiatement suivi de quatre saynètes croquant le quotidien des personnages principaux: Zeno, Piero, Cristiano, trois amis de la vingtaine plutôt désœuvrés, et Leone, un marin plus âgé. Bacilieri présente des personnages en pleine errance, dans une Venise industrielle où les cheminées d’usine et les barres de HLM supplantent les palais Renaissance.

L’esthétique développée par l’auteur est d’ailleurs à la croisée de ces deux époques : si le décor de la vie des personnages et leurs petites histoires sont bien ancrés dans le monde moderne, les poses directement inspirées par la peinture Renaissance sont légion et ajoutent une touche de poésie à ce qui pourrait paraître uniquement sordide. Car Bacilieri semble aimer faire s’entrechoquer de manière incongrue les univers, comme on peut s’en apercevoir dans la partie principale de l’album, où les trois potes partent faire une virée à travers la ville, pour finir par une biture sur le bateau en goguette de Leone. Là aussi, le côté pathétique de ces scènes est largement désamorcé par l’introduction d’un humour que l’on pourrait qualifier de camp, avec l’insertion régulière de planches présentant les amours des ultra-riches sur un bateau de croisière, dans un graphisme à la fois classique et déformé. On se demande ce que font là ces planches : brisure de la tension dramatique principale, parallèle ou opposition, auto-dérision… Les possibilités sont nombreuses et la résolution de cette double narration, que nous ne révélerons pas ici, n’apporte heureusement que peu de réponses. Le grotesque des situations, parfaitement assumé par l’auteur, est en fait poussé à un tel point que le lecteur, désarçonné, ne peut que tirer son chapeau à un auteur qui le balade de si experte façon.

On rit finalement beaucoup à la lecture de cet album, à la fois très peu homo et très homoérotique. Piero a beau se prostituer avec un homme pour la seule scène explicitement gay, l’aspect le plus significatif pour les lecteurs que nous sommes est sans aucun doute le soin apporté à la représentation du corps masculin, dont nous parlions ci-dessus. Le dessin de Bacilieri est baroque, presque rococo, dans son insistance à nous donner à voir chaque mèche de cheveu, chaque pliure de la peau de l’estomac de ses personnages.

Il faut enfin remarquer que l’auteur ne propose pas dans cet album une simple suite d’illustrations, mais bien une bande dessinée construite comme telle, au graphisme dense et à la narration étudiée. Cette balade dans une Venise peuplée de petits mecs est d’abord et surtout un beau moment de bande dessinée.

François Peneaud

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