Après Quatrième Génération et Insurrections! en Territoires Sexuels, Wendy Delorme revient avec La Mère, la Sainte et la Putain. Derrière cette trinité revisitée, elle raconte une histoire d’amour douloureuse où l’on retrouve fois ses thèmes de prédilection, le féminisme queer, la famille, celle que l’on a, mais aussi celle que l’on se construit.

Le thème de la filiation semble faire partie de vos obsessions. À ce titre, on a l’impression que La Mère, la Sainte et la Putain se trouve dans la continuité de Quatrième Génération, est-ce que vous l’avez abordé de cette manière là? Comment expliquez-vous ce besoin d’aborder les thèmes de l’ascendance, et maintenant de la descendance? Tiens, c’est bien vu. Je ne l’ai pas fait intentionnellement mais oui effectivement, mon premier livre parlait de ce que l’on doit aux générations qui nous précèdent et celui-ci parle de futur et de génération à venir. J’ai été marquée par des personnages de femmes par qui j’ai beaucoup appris. Les femmes de ma famille en premier lieu, mais aussi des femmes auteures et des femmes artistes, des enseignantes, des chercheuses, des amantes et des amies. La question de la transmission est en effet une sorte de refrain dans mes thèmes d’écriture. Je voudrais qu’on arrive à mieux rendre hommage à celles qui nous ont précédées. Souvent on a l’impression, avec la fièvre militante de la jeunesse, de réinventer, déconstruire des choses qui ont été pensées par nos aînées, mais en des termes différents, avec d’autres cadres de référence. J’aimerais que malgré les hiatus politiques, malgré l’écart générationnel et les changements de modes de vie et de communication entre pairs, on parvienne à mieux transmettre à qui nous suit et à mieux rendre hommage à qui nous a précédé.

Dans vos livres, on trouve cette part autobiographique, des éléments personnels et en même temps, il y a toujours cette dimension politique et engagée par rapport aux femmes, à l’identité de genre, etc. Comment jonglez-vous avec ça, comment trouvez-vous une forme d’équilibre entre les deux quand vous écrivez? C’est le principe de l’autofiction. Une corde raide. Tu tricotes sur le fil ténu de la réalité avec des fils plus colorés, l’autofiction vient créer des images en surimpression sur le cliché du réel. Je pars effectivement de situations vécues et d’émotions ressenties et avec ça je tisse, je déroule, et je raconte une histoire. Beaucoup croient que c’est mon histoire. Ce n’est pas tout à fait vrai. Il faut sans cesse parvenir à garder l’équilibre. À dire «la narratrice» et ne pas dire «moi» quand on parle d’un livre qu’on a écrit, pour ne pas entretenir la confusion.

Il y a cette phrase très marquante au début du livre: «être femme c’est combattre la haine de soi». Est-ce que vous pouvez en dire un peu plus sur cette définition? Aujourd’hui j’écrirais cela de façon moins définitive. Le texte de ce livre a déjà trois ans, mais les processus d’édition prennent du temps. Ce livre a été fait à l’envers, comme l’être à venir dont il parle, il a mis moins de temps de gestation que de mise au monde. Et lorsque le livre sort, on mesure les écarts entre ce que l’on affirmait à l’époque et ce que l’on pense aujourd’hui. Et puis c’est la narratrice qui parle. Je ne ferais pas personnellement ce genre de phrase définitive. La narratrice prononce cette phrase lorsqu’elle raconte comment, nuit après nuit, elle est restée auprès de quelqu’un qui ne la désirait pas et comment cela l’a amenuisée, alors qu’elle était encore une toute jeune femme et que le désir d’autrui lui permettait de se sentir exister, de se sentir reconnue. Ce que je dirais à ce propos, c’est que de se sentir niée, de se sentir s’effacer, disparaître, comme cette narratrice, parce que la personne aimée ne pose pas ou plus de regard de désir sur nous, c’est un symptôme du fait qu’on grandit avec l’idée que la valeur numéro un des femmes c’est de susciter le désir, d’être attirante. Cette idée persiste malgré tout, il suffit de regarder autour de soi, le bruit médiatique ambiant ne dit que ça: si tu es une femme, sois séduisante autant que possible, tire tout le parti possible de ton physique. Les magazines regorgent d’articles sur la beauté, comment se rendre désirable, etc. Alors oui, être une femme c’est devoir composer avec ça, le fait qu’on en vient vite à s’auto-déprécier, voire à se haïr, si on n’est pas perçue comme désirable par autrui… Le problème, c’est la norme sous-jacente dans l’idée de ce que c’est qu’«être désirable»… on a beau entendre que toutes les beautés existent, il y a tout de même toujours une célébration de la jeunesse, de la minceur, d’un certain type de corps, de couleur, d’attitude et de sexyness à avoir… on doit toutes composer avec ça, en s’y conformant ou en le rejetant, même entre femmes, même dans le milieu LGBT, même quand on a déconstruit les normes de genre, d’autres normes se forment sur ce qu’est être désirable, dans son groupe de référence…

Dans Quatrième génération, il y avait une énergie combative extrêmement forte. La mère, la Sainte et la Putain semble plus mélancolique, tout en gardant une certaine force. Qu’est ce qui a évolué ou changé? La trentaine! La narratrice parle de ça, de l’apaisement des conflits mais aussi de l’érosion des sens, le scepticisme qui remplace la colère…

Vers les dernières pages du livre, on trouve une rythmique plus marquée dans l’écriture. Comment êtes-vous arrivée à cette sorte de musicalité? Ça me touche que vous ayez remarqué ça. Chaque phrase me tourne dans la tête avant de se coucher sur papier. Il y a beaucoup de phrases courtes dans ce roman, chaque phrase était dotée d’un certain rythme et des tonalités, certains sons, marquaient l’écriture. Je me disais en écrivant que c’était ma petite musique, ma rythmique intérieure, les phrases qui martelaient, je ne savais pas si d’autres l’«entendraient» aussi… Ce livre a été écrit dans une urgence, en quelques mois. Je ne savais pas si je faisais un livre. J’écrivais la nuit car j’avais mal, je ne dormais pas, j’avais tout le corps brûlé de l’intérieur et j’avais atteint un stade d’épuisement si total que je ne savais plus dormir. Alors on ne sait pas si les phrases qui se déroulent en mélopée vont parler à d’autres ou si on est seul avec les mots, halluciné.

La Mère, la Sainte et la Putain, Wendy Delorme (Au Diable Vauvert)

Photo Lynn S.K.