Ex-président de l’Association des parents et futurs parents gays et lesbiens (APGL), Éric Garnier est l’auteur de L’Homoparentalité en France, la bataille des nouvelles familles. Avec cet ouvrage, il dresse une vue d’ensemble de la situation actuelle, et retrace l’évolution de la société depuis l’adoption du pacs en 1999 jusqu’à aujourd’hui, à quelques semaines d’une élection présidentielle qui semble plus que jamais décisive. Rencontre avec l’auteur d’un livre aussi militant que pédagogique.

D’où est venue l’idée d’écrire ce livre? Elle est venue de 20 ans de militantisme à l’APGL, dont j’ai été président et co-président pendant 5 ans. Je me suis aussi occupé de la revue de presse pour le journal de l’association et j’ai donc accumulé au cours des années beaucoup d’articles et de livres sur l’homoparentalité. J’ai assisté à l’évolution ou à la stagnation de la situation, j’ai vu beaucoup d’hommes et de femmes à l’APGL qui n’avaient pas encore d’enfants, puis qui arrivaient à en avoir. Il y avait de l’émotion à voir les gens réaliser leur rêve, que moi-même j’ai réalisé il y a 20 ans. Je ne suis pas particulièrement généreux, ni philanthrope mais de fil en aiguille, je me suis pris pour cette cause. J’avais été tellement heureux d’être père que quand je voyais arriver des nouveaux aux réunions d’accueil, j’étais ému, ils avaient tellement ce désir de devenir parent, que l’on a envie de faire des choses pour que la société bouge. Et j’ai constaté en effet que beaucoup de choses bougeaient, sauf au niveau politique. Pour l’homoparentalité aujourd’hui, c’est toujours l’année zéro. On en a beaucoup parlé, il y a eu beaucoup d’actions, de paroles mais au niveau législatif, c’est le désert complet. Un matin, je me suis réveillé avec le plan d’un livre dans la tête. J’ai écrit, tout s’est mis en place tout seul. Martine Gross avant moi en avait écrit plusieurs, de même que Eric Dubreuil. Je trouvais qu’ils avaient fait de beaux livres, je n’avais jamais pensé à en écrire un moi-même. Et puis les choses se font malgré soi…

Justement, par rapport à ces autres livres, comment le vôtre aborde-t-il le sujet différemment? Je n’ai pas eu l’impression d’empiéter sur leurs plates-bandes. Je voulais faire un livre d’histoire, même si elle est assez récente, mais aussi un panorama de ces 20 années d’évolution, et enfin une sorte de synthèse de la situation actuelle qui est complètement bloquée. Je voyais que beaucoup de choses bougeaient en France, ou même dans le monde. Tout ça bouillonnait et ça bouillonnait aussi dans ma tête sans que je ne m’en rende compte. Et quand j’ai eu ce plan, je me suis dit que Martine Gross ne l’avait pas fait, donc il n’y aurait pas de concurrence, la preuve c’est qu’elle a tout de suite participé à mon livre. Je survole un peu toute une série d’aspects et j’essaie de brosser un panorama de la situation passée, présente et à venir de l’homoparentalité et ça, je crois que ça n’a pas été fait.

À quel public votre livre s’adresse-t-il? Je ne souhaitais pas un livre pour les gens qui connaissent déjà la question. Ce qui a été déterminant, c’est la façon très romanesque dont j’ai rencontré l’éditeur, Thierry Marchaisse. Il m’a dit «J’en entends parler souvent, je n’y connais rien, j’ai envie de comprendre». J’ai essayé de ne pas avoir un langage d’initiés, de faire une vulgarisation pour des personnes comme lui. Je ne visais donc pas seulement les homos, bien que les jeunes connaissent moins le côté historique. On oublie souvent tous les obstacles de l’homoparentalité, celui du vocabulaire, des concepts, puis les obstacles religieux, politiques, psychanalytiques, l’UNAF aussi, une association que peu de gens connaissent, une sorte de lobby familialiste et conservateur. Cette histoire, les jeunes ne la connaissent pas. Dans le livre, il y a une interview d’Arthur Dreyfus et on voit bien que c’est tout à fait le jeune de 25 ans qui spontanément ne voit pas le problème d’être homo et parent, alors qu’à son âge, je ne pouvais même pas l’imaginer une seule seconde. Le livre s’adresse bien sûr aux homos mais surtout aux hétéros, parce que je ne voulais pas écrire un truc communautariste, comme on dit. L’homoparentalité intéresse tout le monde. Je pense qu’il faudrait faire un livre spécial là-dessus, sur en quoi elle interroge l’hétérosexualité dans le domaine parental. J’ai posé les bases de la question, mais je ne suis pas assez spécialiste. Les questions que l’homoparentalité pose à la société sont des questions qui se posent à tous les parents, hommes et femmes, à propos du genre, du rapport à l’enfant, de ce qu’est un parent, une mère, un père. Et puis, elle ne se limite pas à donner l’adoption ou pas, c’est la partie émergée de l’iceberg, avec cette erreur de dire que tous les enfants qui sont là sont nés d’un divorce d’un couple marié dont l’un des parents est devenu homo. Il y a très peu d’enfants adoptés puisque ce n’est pas possible, ou alors en bifurquant. Il me semblait qu’il y avait cette erreur dans l’approche de l’homoparentalité.

Vous abordez l’homoparentalité de façon très large, à travers des thèmes comme les médias, par exemple. Pour quelle raison? Par mon rôle dans l’APGL, j’ai remarqué que les médias s’intéressent aux homosexuels. La période du pacs a été complètement folle, mais on s’est dit que ça allait retomber après… et ça n’a jamais arrêté jusqu’à aujourd’hui! Le pacs a commencé en 98, alors depuis quasiment 14 ans, les Français n’ont pas pu échapper à cette problématique. J’ai écrit une partie sur le rôle de la presse car je suis persuadé que, si victoire il y a un jour, ce sera grâce à elle. Comme il a fallu se battre contre toute une série de préjugés. on a dû nourrir les médias, qui se sont tournés vers nous et qui ont vu qu’on était sérieux. Alors les Français ont vu des hommes et des femmes, dont les enfants n’avaient pas l’air fou. Ce n’est pas étonnant que les sondages dépassent aujourd’hui 50%. S’il n’y avait eu que l’APGL toute seule, on serait encore comme dans les années 60. Il y a aussi une conjonction d’événements extérieurs à la France, avec le Parlement européen, les pays qui sont allés plus vite que nous, tout ça a posé des questions aux Français. L’homoparentalité, c’est une sorte de poupée gigogne. Si un jour on obtient la victoire, quand on l’ouvrira, on trouvera juste en dessous, les politiques puisque c’est eux qui peuvent la rendre légale, ensuite on verra les médias.

Quel regard portez-vous sur la présidentielle? Jamais nous n’avons été aussi près du but. Jamais la situation n’a été aussi favorable, parce que la gauche en général, notamment grâce aux Verts, a beaucoup évolué. Tous les partis sont d’accord, et ça, ça n’était jamais arrivé. Aujourd’hui, ils se sont trop engagés pour pouvoir revenir sur leur parole. Après si la gauche gagne et qu’elle le fait, il y aura une nouvelle page. Est-ce que vraiment les homosexuels pourront avoir plus d’enfants, alors qu’ils en ont aujourd’hui et que ce n’est pas autorisé? Est-ce que les choses seront facilitées, par exemple par la loi de bioéthique? Sur la gestation pour autrui, je pense que ce sera très long, il y a tout un travail de pédagogie à faire, ça choque plus les gens, il y a plus de préjugés. Ensuite, est-ce que les lois seront bien faites? Pour adopter des enfants à l’étranger, est-ce qu’il y aura un travail pédagogique fait par la France dans les pays d’adoption, parce qu’aucun n’accepte de donner des enfants à des homosexuels ou des couples de même sexe? Il faudrait aussi accroître le nombre d’enfants adoptables en France. On est dans une situation dans laquelle les homosexuels ne se sont jamais trouvés dans leur histoire et on retient son souffle. Et si la gauche gagne, on aura le droit de ne pas se marier et le droit de ne pas avoir d’enfants. La notion de droit humain sera complètement inversée et même si la droite revient au pouvoir dans cinq ans, elle ne changera rien. Je ne pense pas que ce soit une histoire de conviction, elle n’a juste pas eu le courage d’agir.

L’Homoparentalité en France, la bataille des nouvelles familles, d’Éric Garnier (Thierry Marchaisse Editions)

Photo Eric Garnier