L’être humain marche en moyenne à 5 km par heure. Pour échapper à l’attraction gravitationnelle terrestre, il faut se déplacer à 11 km par seconde. C’est de là que vient ce titre évocateur, choisi par David Wojnarowicz pour son autobiographie en bande dessinée, commencée en 1988 et terminée en 1996 par l’illustrateur James Romberger, quatre ans après la mort de l’artiste des suites du sida.

Une des peintures de Wojnarowicz

S’enfuir, laisser derrière soi sa vie, échapper à l’emprise inéluctable de la mort… Les métaphores et imagerie liées à ces pulsions traversent cet album d’une soixantaine de pages, initialement publié en 1996 par Vertigo (l’une des collections de DC, qui a récemment republié Un Monde de Différence) et ici traduit aux éditions Çà et Là, en coédition avec les éditions Laurence Viallet. David Wojnarowicz (1954-1992) était un artiste multidisciplinaire, qui a travaillé dans la photographie, la peinture, le collage et a écrit plusieurs textes autobiographiques (dont Spirale, publié en même temps que cette édition française de sa BD). Ses textes ont une puissance narrative, parfois même hallucinatoire, qui n’est pas sans rappeler celle de William Burroughs ou de Jean Genet, deux de ses héros artistiques. Sa collaboration avec l’artiste new-yorkais James Romberger montre ce que deux artistes à l’identité esthétique affirmée peuvent s’apporter l’un l’autre.

Le jeune David fait le trottoir sur Times Square

Dans une très belle traduction de Laurence Viallet (mais pourquoi n’avoir pas traduit le titre en français ?), le texte de Wojnarowicz présente plusieurs épisodes de sa vie, depuis ses années de prostitution enfantine, après une fuite du domicile familial où son père le battait et abusait de lui, jusqu’aux derniers mois de sa vie quand, conscient de l’imminence de sa mort, il tenait un journal intime dont s’est servi Romberger pour terminer l’album.

On ne peut pas dire que cet album soit facile à lire, pas plus qu’ont pu l’être par exemple les livres d’Hervé Guibert. Mais les textes de David Wojnarowicz ont une importance double : en plus de leur qualité esthétique, ils sont les traces des cris de rage d’un témoin d’une époque où l’hypocrisie de la société menait à occulter la gravité de l’épidémie de SIDA, parce qu’après tout, celle-ci ne touchait que les pédés, les toxicos et les pauvres, noirs de préférence. Toutes catégories de personnes objets d’une haine institutionnalisée et d’une violence verbale contre laquelle Wojnarowicz se battait à sa façon.

Le travail de Romberger et de sa femme la coloriste Marguerite Van Cook est d’ailleurs à la hauteur de celui de l’écrivain: Romberger est aussi à l’aise pour mettre en images le Times Square mal famé des années 70 que les hallucinations oniriques qui parsèment l’album.
Les couleurs naviguent entre réalisme et expressionnisme (la comparaison avec l’édition américaine fait ressortir la qualité de l’impression de la version française), Marguerite Van Cook produisant bien plus qu’une simple mise en couleurs.

Vingt ans après la mort de l’artiste, le travail de David Wojnarowicz n’a rien perdu de sa force:  fin 2010, une de ses vidéos (elle est en ligne ici) a été retirée d’une exposition à Washington, suite aux protestations de militants catholiques. On peut trouver désespérant que la situation n’ait pas plus évoluée que cela en deux décennies, mais on peut également se réjouir que David Wojnarowicz ait laissé en héritage des œuvres aussi puissantes que Seven miles a second.

François Peneaud

LGBT BD

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