Dans Cheikh. Journal de campagne, l’un de ses précédents livres, publié en 2007, Didier Lestrade confie (sans rire) que lorsqu’il se lève le matin, il lui arrive de se dire qu’il a cinq ans d’avance sur ses congénères gays. Et que même si ces derniers faisaient des efforts surhumains, ils seraient dans l’incapacité de le rattraper. Voilà qui vous pose un personnage: une modestie légendaire, doublée d’une tendance (qui ne s’arrange pas avec le temps) à la paranoïa, du genre «seul contre tous».

«LE TEMPS DE LA MORALE A SONNÉ»
En 2012, dans Pourquoi les gays sont passés à droite, son nouvel ouvrage publié ces jours-ci aux éditions du Seuil, le même Didier Lestrade livre un mea culpa étonnant parce que rare: «Je fais partie de ces personnes qui n’ont pas vu le débat [sur l’homonationalisme, ndlr] arriver, comme d’autres ont découvert le bareback cinq ans après tout le monde, et je m’en excuse». Le cofondateur d’Act Up-Paris et du magazine Têtu n’aurait donc plus cinq ans d’avance sur nous, pauvres ignares, nous voilà sauvés. Mais pas pour longtemps. «Le temps de la morale a sonné», écrit l’auteur à la fin de son introduction. Ça commence mal.

Rangé de l’activisme depuis le début des années 2000, Didier Lestrade a trouvé dans l’écriture le moyen d’exprimer ses idées sur le monde, la musique, le sida (lire «Sida 2.0»: l’épidémie revue et corrigée par Didier Lestrade et Gilles Pialoux), entre autres. Pourquoi les gays sont passés à droite, au titre très prometteur, arrive à un moment opportun, quelques mois avant la présidentielle. Remarquons d’emblée que d’un mouvement LGBT qu’il ne fréquente plus, Didier Lestrade ne retient que les hommes: les gays.

Le titre est choc et semble calibré pour faire frémir les médias généralistes, mais se révèle assez vite trompeur. Au terme des 144 pages de l’essai, vous ne saurez pas pourquoi les gays sont passés à droite, ni même s’ils sont vraiment passés à droite. Une récente étude du Cevipof montre que le vote homo est «ancré à gauche» et que le vote FN est bien présent chez ces électeurs, mais pas davantage que dans la population générale.

LES AMIS ANTI-ARABES
Au détour d’une phrase, Didier Lestrade donne même le bâton pour se faire battre. «J’ai réalisé tout d’un coup que j’étais entouré de personnes qui n’aimaient pas les Arabes», écrit-il dans le chapitre consacré à l’homonationalisme qui gangrènerait le milieu associatif LGBT. Dommage pour lui si ses amis ont mal tourné. Mais peut-on écrire un livre sur une vraie question de fond à partir du seul exemple de ses amis? Didier Lestrade répond positivement, mais on est assez mal à l’aise. On pourrait s’attendre à ce qu’il développe son propos, relate des conversations avec ces fameux amis devenus anti-Arabes. Non, il est déjà passé à autre chose: la perte de l’idée communautaire chez les LGBT. Et en fin de chapitre, la boucle est bouclée: «La montée du racisme dans la communauté gay a également un certain lien avec la question du sida», affirme-t-il, ajoutant que «depuis que les Africains sont présents dans les services sida, les gays quittent ces services pour être suivis par leur médecin, en ville».

Didier Lestrade, chantre de l’anti-racisme? Certaines de ses phrases font pourtant froid dans le dos. Comme le récit qu’il fait d’une séance de cinéma. «Sur le trottoir, il y avait une bande de dix jeunes blacks, garçons et filles, qui s’amusaient et riaient, raconte-t-il. Ils étaient adorables. On les regardait en attendant la séance et vraiment, ils n’étaient pas du tout agressifs.» Parce qu’ils devraient forcément l’être? On se frotte les yeux. Est-ce le même auteur qui quelques pages plus haut critiquait les amalgames et les clichés anti-Arabes ou anti-Noirs?

RECYCLAGE
Dans l’ensemble, on n’en apprend pas plus que ce que l’on sait déjà. L’auteur recycle des infos pas vraiment de première main sur l’extrême droite et les gays en Autriche et aux Pays-Bas – qu’il s’obstine à appeler la Hollande. En ce qui concerne le Front national, Didier Lestrade affirme que celui-ci est «le seul parti à leur [les gays, ndlr] ouvrir les bras», mais hormis les propos de Marine Le Pen de 2010 («J’entends de plus en plus de témoignages sur le fait que dans certains quartiers, il ne fait pas bon être femme, ni homosexuel, ni juif, ni même français ou blanc») déjà lus partout, aucun cas précis, aucune enquête dans le milieu gay, aucune interview de ces gays d’extrême droite ne vient appuyer sa thèse.

Quand Didier Lestrade écrit que Marine Le Pen prononce le mot homosexuel «quand le Parti socialiste (et l’UMP) se taisent sur le sujet», on est même dans la désinformation. À de très nombreuses reprises, avant et après les primaires, le PS s’est exprimé en faveur du mariage et de l’adoption et des vidéos des candidats et de celui qui a été désigné, François Hollande, circulent sur internet. Et encore et toujours, ce fantasme de l’omerta dont seraient coupables les «médias gays»: «Ce que je décris là est un secret gardé par la presse gay elle-même qui ne s’est guère emparée de ses sujets».

HARO SUR CAROLINE FOUREST
Faiblard sur l’analyse et l’enquête, Didier Lestrade préfère s’en prendre directement aux personnes, comme Caroline Fourest, journaliste ouvertement lesbienne, «sans laquelle rien de tout cela n’aurait été possible». Au passage, pas un mot sur la droite gouvernementale et l’homophobie d’État. Parce qu’elle défend la laïcité, Caroline Fourest «qu’elle le veuille ou non, participe au bombardement quotidien d’images, de stéréotypes et de discours négatifs sur les musulmans». Pour l’auteur, «c’est une tueuse», la «success woman de la guerre contre l’islam». Là encore, on notera la grande force de l’argumentaire: «Au fond, j’espère pour Caroline qu’elle a couché au moins une fois avec une lesbienne de couleur parce que si elle ne l’a jamais fait, alors je comprends tout.» No comment.

Au mitan de son essai, Didier Lestrade a déjà changé de sujet. Il fustige François-Marie Banier et d’autres «gays planqués, qui par leur inaction, empêchent l’avancée des droits LGBT lambda». Et de se transformer en Éric Zemmour pédé critiquant les élites (Frédéric Mitterrand, Pascal Sevran…) avec cette conclusion pour le moins douteuse: «L’identité gay sert de passe-droit pour obtenir des soutiens dans la société, ce qui fait que les médias n’osent pas intervenir sur ces thèmes de peur d’être taxés d’homophobie.» Les victimes «ordinaires» de discriminations ou d’agressions homophobes apprécieront…

COMING-OUT
Didier Lestrade n’a pas tort de pointer du doigt les homos planqués qui pourraient, par leur exemple, servir de modèles aux LGBT moins privilégiés: cela donne de belles pages sur l’utilité politique du coming-out – même si Harvey Milk a tout dit ou presque là-dessus il y a plus de 30 ans – mais il s’éloigne de son sujet. Et quand il déclare que «la réapparition d’une homosexualité de droite est très clairement associée à ce refus catégorique du coming-out», on peut aisément lui rétorquer que très récemment, plusieurs personnalités de droite ont révélé leur homosexualité quand de nombreux gays et lesbiennes de gauche continuent de rester au placard.

Pas assez documenté pour être un essai politique, trop brouillon pour être un véritable pamphlet, Pourquoi les gays sont passés à droite nous laisse sur notre faim et s’apparente à un coup d’épée dans l’eau.

Christophe Martet et Yannick Barbe