Enseignant à l’École Normale Supérieure, le sociologue Eric Fassin revient en détail pour Yagg sur les enseignements à tirer de l’enquête du Cevipof, dans laquelle homos et bis sont plus à gauche que le reste de la population. Par ailleurs, il tente d’expliquer les raisons qui poussent certains LGB à voter pour le Front national, qui milite pourtant contre l’égalité des droits.

Pour le Cevipof, 6% de la population n’est pas hétérosexuelle. Ce chiffre est-il fiable? Depuis Alfred Kinsey, et ses grandes enquêtes d’après-guerre aux États-Unis, on sait que cette question n’a pas de réponse absolue. On cite souvent le chiffre de 10%. Mais c’est une erreur – et surtout un contresens: pour ce zoologue de formation, on ne saurait classifier les êtres humains comme on classifie les animaux. On ne peut distinguer les homosexuels des hétérosexuels comme on le fait des chèvres et des moutons. La sexualité est un continuum. Ce pionnier propose d’ailleurs, non pas deux ou trois catégories, mais sept – de 0 à 6, soit de l’hétérosexualité pure à l’homosexualité intégrale.

Reste que l’enquête électorale ne peut pas s’arrêter à ce continuum. Pour mesurer le vote, il faut poser des catégories étanches. Ce n’est d’ailleurs pas absurde: on fait de même pour toutes les catégories sociales (les ouvriers, les catholiques, les jeunes…). Encore faut-il garder en tête qu’il s’agit d’artifices méthodologiques construits pour les besoins d’une enquête, et non de vérités absolues.

Le nombre d’homosexuel-le-s recensé-e-s par le Cevipof sont plus élevés que ceux d’une enquête (contexte de la sexualité en France ou CSF) menée en 2006 et qui estimait la proportion de personnes ayant des relations homosexuelles à 4% environ. Pourquoi cette différence? D’abord, il faut bien voir que la définition n’est pas la même. Le Cevipof retient uniquement l’auto-définition. Ce n’est pas un mauvais critère. Mais ce n’est pas le seul. Certes, l’enquête CSF le retient également, avec des résultats bien inférieurs: 1,1% d’hommes et 0,5% de femmes se définissent comme homosexuel-le-s, et 1,1% d’hommes et 0,8% comme bisexuel-le-s.

Mais en outre, l’enquête CSF mobilise deux autres critères: d’une part, l’attirance; d’autre part, la pratique. Les cercles que dessinent ces trois définitions se recoupent en partie – mais en partie seulement. Par exemple, si beaucoup plus de femmes que d’hommes déclarent une attirance pour des personnes de même sexe (6,2% contre 3,9%), beaucoup plus d’hommes que de femmes déclarent une telle pratique dans les 12 derniers mois (1,5% contre 0,8%).

Il peut donc y avoir des écarts considérables, non seulement pour le chiffre global, mais aussi pour la composition: ainsi, la synthèse des enquêtes Ifop déjà publiée en juin 2011 par Têtu donnait un relatif équilibre entre femmes et hommes parmi les bisexuels (47 et 53%, inversant la proportion parmi les hétérosexuels), mais en revanche, un très fort déséquilibre parmi les homosexuels, avec 78% de gays pour 22% de lesbiennes.

Or, entre l’enquête de 1992 sur la sexualité (ACSF) et celle de 2006 (CSF), pour la première fois, la proportion s’est équilibrée: les femmes ont rattrapé les hommes – autant ou presque déclarent avoir déjà eu une pratique homosexuelle. Ce rattrapage est un fait majeur, qui semble échapper à l’enquête Ifop. Il n’est donc pas certain que l’auto-administration du questionnaire en ligne suffise à «libérer la parole», ou plutôt, qu’elle la libère également pour tout le monde. S’il est donc utile de recourir à de tels sondages, il faut néanmoins les manier avec prudence – davantage, me semble-t-il, que pour les résultats d’enquêtes au long cours, comme CSF en 2006, qui reste une référence.

Les candidat-e-s autres que Nicolas Sarkozy, François Hollande, François Bayrou et Marine Le Pen ne sont pas évoqué-e-s dans l’étude. Cela veut-il dire qu’ils/elles n’intéressent pas les homos et les bis? L’étude nous donne des pourcentages; il n’est pourtant pas inutile de calculer le nombre réel de réponses. Il s’agit d’un «échantillon national représentatif de 9515 personnes âgées de 18 ans et plus» (pour mémoire, dans l’enquête CSF, il était d’un peu plus de 12000). On a donc deux sous-échantillons: l’un de 3% d’homosexuels, soit moins de 300 personnes, et l’autre de 3,5% de bisexuels, soit un peu plus de 300.

Si le candidat du Modem recueille 10% du vote homosexuel, et 8% du vote bisexuel, cela signifie quelque chose comme 30 et 28 réponses. On est déjà, statistiquement, sur un terrain fragile. Il serait absurde d’aller plus loin, avec des populations plus réduites encore.

Les homos votent à gauche et rejettent la droite… N’est-ce pas un peu caricatural? Les homos votent-ils/elles par intérêt communautaire? L’orientation sexuelle influe-t-elle à ce point sur le vote? Effectivement, constater un tel écart n’implique pas pour autant que la sexualité est la cause du vote des minorités sexuelles: c’est en effet une population plus jeune, davantage diplômée – il n’est donc pas très surprenant qu’elle penche plus à gauche.

Reste qu’il semble assez logique que les non-hétérosexuels préfèrent la gauche qui leur promet aujourd’hui l’égalité des droits, plutôt que l’UMP qui n’y est pas ralliée, et tolère au contraire, en son sein, des discours homophobes (de Christian Vanneste à Brigitte Barèges, autour de l’ouverture du mariage, sans oublier les dérapages qui accompagnent les discussions sur la lutte contre l’homophobie à l’école).

Et il n’est pas surprenant que les politiques courtisent cet électorat: il a en effet l’intérêt d’être un peu plus politisé que la moyenne.

On constate que le FN atteint un bon score chez les LGB, alors que la droite parlementaire peine à les séduire. Pourtant, les deux sont contre l’égalité des droits (même si l’UMP se veut plus nuancée). Comment expliquer cette adhésion des homos au FN? Pour autant qu’on se détermine en fonction de l’égalité des droits, on choisira la gauche. Mais on peut également se définir, non pas pour, mais contre – en l’occurrence, contre les immigrés, Arabes ou Noirs, ou les musulmans, groupes auxquels on impute volontiers l’homophobie – comme s’ils en avaient le monopole!

D’où le résultat: les électeurs LGB, aujourd’hui, votent autant que les hétérosexuels pour le FN. Mais on pourrait presque retourner le constat: ce qui est frappant, c’est qu’en dépit des clichés, qui renvoient aujourd’hui l’homophobie vers «les autres», le vote homo ou bisexuel n’est pas plus favorable au FN que le vote hétéro.

L’étude du Cevipof relève un vote différencié entre homos et bis. Les second-e-s seraient-ils/elles plus conservateurs/trices parce que plus «proches» des hétérosexuels? La prise en compte d’une différence entre «homos» et «bis» me paraît un des points les plus originaux de l’enquête (pour une fois qu’on n’efface pas la deuxième catégorie!); mais c’est aussi un des plus problématiques.

Les homos se disent, plus que les bis, proches d’un parti de gauche (56 contre 45%), ce que confirment leurs intentions de vote (53% contre 47): les écarts sont bien significatifs. Mais comment faut-il l’interpréter? Si les réponses des bis sont à mi-chemin entre celles des hétéros et des homos, il est tentant d’en conclure qu’ils sont, plus généralement, à mi-chemin entre ces deux catégories.

Il faut toutefois être prudent: les résultats des enquêtes de 2011 montraient par exemple que les bisexuels auraient voté plus que les homosexuels à l’extrême droite, mais plus aussi à l’extrême gauche… Et dans les deux cas, plus que les hétérosexuels aussi! Autrement dit, dans ce cas au moins, les bis ne sont pas à mi-chemin.

Surtout, il importe de se méfier des stéréotypes qui flirtent avec la biphobie. L’enquête envisage une hypothèse qui me paraît dangereuse: le vote bi, plus conservateur, «irait dans le sens de certaines études américaines affirmant que les électeurs assumant totalement leur homosexualité tendent à soutenir les partis défendant les valeurs de libéralisme culturel alors que ceux qui n’ont pas fait leur coming-out restent plus sensibles à un discours conservateur».

Sans doute les auteurs sont-ils conscients que la bisexualité n’est pas à l’homosexualité ce que le placard est au coming-out («le clivage “homos/bis” ne recoupe pas forcément le clivage “outés/non outés”»). En effet, depuis la thèse de Catherine Deschamps, en 1999, on connaît mieux en France la bisexualité, qu’on aurait grand tort de réduire à une homosexualité non-assumée.

En tout cas, s’il est encore aujourd’hui un «placard bi», pour reprendre le titre du mémoire de master d’Elena Avdija, au moins autant que par rapport au monde hétérosexuel, il existe vis-à-vis de la communauté gay et lesbienne, qui oublie trop souvent le B dans LGB…

Éric Fassin avait également répondu aux questions des internautes du Monde. Ses réponses sont consultables en ligne.

Photo France 24