Loïc: Le procès a montré que tes agresseurs ont agi avec un fort sentiment d’impunité. Ne penses-tu pas que cela a été aussi le procès de notre société homophobe qui « fabrique » des homophobes?

Maitre Sophie Maltet: Je crois qu’effectivement c’est toute la difficulté de la reconnaissance de l’homophobie. L’homophobie est en général caractérisée par les propos qui accompagnent l’agression et la défense est de dire que ce sont des paroles comme ça mais qu’on ne le pense pas réellement ou que ça n’a rien à voir. Une certaine banalisation des propos qui a été aussi une défense dans le dossier de Bruno.

Nileju: Bruno que ressentez-vous aujourd’hui vis-a-vis de vos agresseurs ?

Bruno Wiel: Je ne peux que leur en vouloir. J’ai tout perdu. Je n’ai plus de vie privée. Je suis diminué physiquement, même si ça ne se voit pas. J’attends toujours l’examen de consolidation par les experts médicaux de la justice afin d’avoir l’autorisation de travailler, de passer mon permis de conduire et d’obtenir des dommages et intérêts.

Nico: Le fait de parler à nouveau de cette agression ne t’empêche-t-il pas de tourner la page ?

Bruno Wiel: Je ne pourrai jamais tourner la page. J’ai absolument tout à reconstruire, ce n’est pas comme si j’avais été malade. J’ai aussi été licencié, en juin cela fera six ans que je ne travaille pas. Comment est-ce que je peux répondre à un recruteur sans qu’il me pose toutes les questions, qu’on me pose toujours, sur l’agression?

Olivier: Comment vous a soutenu votre famille dans cette épreuve? À l’époque et maintenant.

Bruno Wiel: Ils ne m’ont jamais lâché, mais peut-être trop entouré et trop protégé. Mes proches ont tellement voulu bien faire que ça a déclenché une guerre entre pratiquement tous les membres de ma famille, ma mère ne parle plus à ses sœurs, mes frères ne parlent plus à ma mère mais moi je suis ami avec tout le monde. Entre ceux qui ne croyaient qu’au verdict des médecins au début j’étais censé mourir, au mieux si je m’en sortais j’étais neuneu. Et en fait trois ans après je vivais seul.

Steph75:  Bonjour Bruno. Vous êtes-vous senti soutenu par la communauté pendant les épreuves que vous avez traversées?

 Bruno Wiel: Oui. Je suis très peu ressorti dans le Marais, et jamais seul. Je ne sors que dans un seul bar, parce que j’y suis protégé. C’est effrayant de se faire arrêter dans la rue parce que les gens vous reconnaissent. Mon histoire intéressait, mais moi personnellement je ne recevais pas de messages me demandant de mes nouvelles. On me demandait que des renseignements concernant le procès mais j’ai reçu autant de soutien de gens homos que de gens hétéros. Je ne fréquente pas les gens en fonction de leur orientation sexuelle. Je n’ai aucun ami homosexuel proche, à part un. Quand il y a eu l’appel à témoins, certains ont dit que je fréquentais beaucoup les sex-clubs et que je couchais avec beaucoup de mecs.

Maitre Sophie Maltet: Sur l’appel à témoins, au contraire, c’est manifestement la communauté qui a fait qu’on a obtenu des résultats. Ce qui choque Bruno, c’est la réponse de certains témoins, mais ça n’a rien de propre à la communauté, c’est dans tous les dossiers.

Estelle: Bonsoir Bruno. Vous n’avez toujours aucun souvenir de votre agression? Pourrez-vous les retrouver un jour? Le souhaitez-vous seulement?

Bruno Wiel: Non, et j’espère sincèrement ne jamais me souvenir. Je le souhaitais énormément jusqu’à ce que j’ai accès au dossier pénal et que je lise le déroulement de l’agression selon mes agresseurs. Déjà ils ont minimisé. Juste de le lire et de m’imaginer la scène m’a réellement paralysé. On sentait qu’ils étaient fiers de ce qu’ils avaient fait. ils utilisaient des phrases comme « on reculait pour prendre le plus d’élan pour lui donner des coups de pied dans la tête, c’était à celui qui taperait le plus fort ». C’est très dur d’imaginer que c’est sa propre tête. Un de mes agresseurs m’a écrit de prison pour me demander de lui pardonner afin qu’il soit en paix avec lui-même. Comme si mon pardon pouvait effacer ce qu’il avait fait. Je n’ai jamais envoyé la réponse mais je l’ai écrite plusieurs fois.

Red: Je voudrais juste saluer son courage et sans lui poser de questions indiscrètes, j’espère que tout va bien pour lui. J’imagine qu’on ne se remet jamais totalement d’une agression comme ça mais j’espère qu’il a pu passer à autre chose. Sinon je voudrais savoir s’il continue son engagement contre l’homophobie et s’il compte le faire longtemps et si cela l’aide aussi dans sa reconstruction?

Bruno Wiel: Je ne suis pas passé à autre chose, puisque je suis toujours en attente du procès civil. Le judiciaire me concernant n’est pas terminé.

Maitre Sophie Maltet: Les séquelles physiques de Bruno sont tellement importantes que même six ans après l’agression, les experts ne peuvent pas fixer son taux d’invalidité. Son état de santé, notamment tout ce qui est lié à la destruction d’une partie du cerveau, mobilise les plus grands experts du moment. C’est très dur pour Bruno d’attendre d’être fixé, au moins médicalement sur ses capacités à retravailler. Dans ces conditions-là, on peut difficilement se projeter.

Bruno Wiel: Et je m’y refuse, je procède par étapes.

AL1 (Alain Faliguerho): Merci à toi Bruno, à ton avocate et à Yagg pour ce chat que j’ai suivi à distance. Merci pour votre « combat » à tous contre l’homophobie et pour la défense des personnes LGBT.

Krim: Bonjour. Comment s’est passé le face à face avec vos agresseurs?

Bruno Wiel: J’étais tétanisé le premier jour. Je pensais ne pas être capable de les regarder. J’ai demandé à changer de place pour ne pas être placé en face du box des accusés. Mais je suis très curieux, je n’ai pas résisté à l’envie de les dévisager. Même si je redoutais que les souvenirs reviennent, j’ai cherché une once de regret dans leurs visages. Je l’ai attendue pendant 15 jours. Malgré leurs paroles, leurs promesses de dire la vérité.

Maitre Sophie Maltet: Le moment le plus vrai dans ce face à face, du côté des agresseurs, ça a été quand l’un d’eux a regardé Bruno en lui disant que c’était « un sacré bonhomme », ce qui dans le contexte et dans le langage banlieue voulait dire beaucoup. Reconnaître ça à un homosexuel, c’est très fort. Sur le sens communautaire, je pense que c’est essentiel d’avoir des lieux de témoignage communautaires pour caractériser les agissements homophobes.Au départ c’est toujours des agressions de droit commun et ce qui caractérise l’homophobie, c’est le fait d’avoir agi en fonction et en raison de l’orientation sexuelle. Dans le dossier de Bruno, ce qui a permis de caractériser l’homophobie en partie c’est le lieu de l’agression [devant le Banana Café]. Si le Marais n’avait pas été si notoirement reconnu comme un lieu où sort la communauté homosexuelle, on aurait peut-être eu plus de mal à caractériser l’homophobie. Les magistrats qui ont à juger les dossiers ne connaissent pas nécessairement ces lieux, et la communauté LGBT doit aider à caractériser les lieux qu’elle fréquente.

Bruno Wiel: Je pense n’avoir refusé aucun événement militant à mes frais (je ne vis plus à Paris). Je soutiens aussi des associations en province, notamment à Caen, où j’ai participé à un débat avec toutes ces associations, dont Le Refuge à l’invitation de l’association Melting Pomme.

 Greg: Bonsoir Bruno. Que peut-on vous souhaiter à l’avenir?

Bruno Wiel: Que je tombe amoureux, qu’on me demande en mariage, que le mariage soit autorisé en France, que je puisse adopter et que mes dommages et intérêts soient à la hauteur de ce que j’ai subi.

Yagg: Le chat est maintenant terminé. Merci encore à Bruno et à Maître Sophie Maltet. Et merci aux internautes. Le mot de la fin à notre invité.

Bruno Wiel: Merci pour ces questions pertinentes. Merci d’avoir fait de moi un témoin de l’homophobie, qui augmente en France.

Voir l’interview vidéo de Bruno Wiel, réalisée après le chat:

Si vous ne pouvez pas voir la vidéo ci-dessus, cliquez sur : Interview de Bruno Wiel, victime de violence homophobe.

soutien yagg