Ricardo VitaInitiateur et coordinateur de la campagne pour l’attribution du Nobel à Louis-Georges Tin, Ricardo Vita (photo) en explique la genèse et les raisons.

«POURQUOI JE SOUTIENS LA CANDIDATURE DE LOUIS-GEORGES TIN POUR LE PRIX NOBEL DE LA PAIX 2012», PAR RICARDO VITA
C’était le 28 mai 2011. En écoutant France Inter, j’apprends que Louis-Georges Tin, invité par les organisateurs de la Gay Pride de Moscou, a été agressé par les néo-nazis et arrêté par la police russe. Son téléphone, évidemment, ne répond pas. J’essaie par des amis communs d’en savoir davantage, de prévenir le Quai d’Orsay. Je comprends qu’ils sont déjà informés, et qu’ils tentent de le faire libérer. Moi, je suis à Paris, sans savoir ce que je peux faire de plus. Je trépigne, balançant sans cesse entre la crainte et la colère, entre la crainte, et aussi l’admiration. Que puis-je faire de plus? C’est à ce moment que Yannick Meyo et mo-même avions pris cette décision.

Que Louis-Georges Tin mérite le Prix Nobel de la Paix n’était pas pour moi une idée neuve. Mais c’est à ce moment que j’ai pris la décision de faire campagne pour lui. Cependant, il fallait d’abord le convaincre. Lorsque je lui en ai parlé, j’ai compris que je n’étais pas le premier à lui faire cette offre, ce qui ne m’a guère étonné. Mais il a semblé peu réceptif, étant davantage intéressé par les combats qu’il était en train de mener. Cependant, j’ai réussi à le convaincre de m’autoriser à prendre les choses en main. Après tout, je n’avais pas besoin qu’il s’y investisse. J’avais déjà toutes les informations utiles le concernant.

Depuis 2005, en effet, j’avais pu suivre son évolution incroyable. À l’époque, il venait de lancer le mouvement des noirs de France (le CRAN, dont il est le président), dans une France où il était pratiquement tabou d’utiliser le mot. Je tenais à rencontrer ce jeune homme qui, dans la lignée d’Aimé Césaire, et normalien comme lui, avait su imposer cette problématique dans l’espace public. Je l’avais entendu à la radio, sur France Culture, et je voulais savoir qui était ce type, à la fois brillant et combattif, qui surclassait tous ses adversaires, en retournant contre eux leurs arguments, tel un expert en aïkido.

L’expert en aïkido était en fait un jeune homme un peu rond, souriant, et malicieux. Qui me rappelait parfois le chat d’Alice au pays des merveilles. De fait, il me réservait effectivement de nombreuses surprises. J’ai appris alors que celui qui avait lancé ou relancé le mouvement noir en France avait aussi, la même année, chose incroyable, lancé la Journée mondiale contre l’homophobie. Que celle-ci est aujourd’hui est célébrée chaque année, le 17 mai, dans plus de 100 pays, touchant ainsi plus de 200 millions de personnes à travers le monde. Que ce même garçon a ensuite mobilisé pas moins de 7 ou 8 Prix Nobel – déjà – pour toutes sortes de campagnes en faveur des droits de l’Homme. Grâce à lui, a eu lieu en 2008, à l’Assemblée Générale des Nations Unies, une déclaration pour une dépénalisation universelle de l’homosexualité, portée par Rama Yade – une première historique.

Grâce à lui, le 17 mai 2010, à l’occasion de la Journée contre l’homophobie et la transphobie, une requête réclamant la déclassification de la transidentité de la liste des maladies mentales a été portée à l’Organisation mondiale de la Santé, cette fois-ci, par Roselyne Bachelot – là encore, une première. Le 17 mai 2011, grâce à son plaidoyer inlassable, relayé par le Quai d’Orsay, Mme Bokova, secrétaire générale de l’Unesco, a fait une déclaration sur les questions gays et lesbiennes, et mis en œuvre un programme dans ce domaine. Encore une première! Je ne suis pas homosexuel moi-même, mais je ne peux qu’admirer toutes ces avancées institutionnelles.

Mais il y a aussi son engagement courageux sur le terrain. En Ouganda, où il s’est rendu deux fois, en 2008 et en 2010, quand la plupart des autres militants du monde trouvaient trop dangereux de se rendre dans un pays qui envisage d’appliquer la peine de mort aux homosexuels. En Russie, où il s’est rendu 5 fois, quitte à se faire frapper, et arrêter, comme ce fut le cas en 2011. Homophobie, racisme, mais aussi lutte contre toutes les discriminations. C’est le sens de ce think tank auquel je travaille à ses côtés, République et Diversité. C’est le sens de ce séminaire international de la diversité, que j’ai organisé avec lui à l’Assemblée nationale, le 13 juillet dernier. C’est l’objectif de ce Pacte pour l’égalité et la diversité, qu’il lance en ce moment, avec une douzaine d’associations, dans tous les domaines de l’anti-discrimination, pour interpeller les candidats à la présidentielle. C’est aussi le but de cet intergroupe à l’Assemblée nationale, créé tout récemment, sur une idée originale, lancée par lui. C’est également l’esprit de ses chroniques régulières dans Libération ou dans Le Monde.

Quand on examine les récents lauréats du Prix Nobel, on voit que le jury cherche à s’ouvrir à une certaine diversité, ce qui correspond justement au profil de Louis-Georges Tin, originaire des Antilles, luttant contre toutes les discriminations, et pas seulement contre l’homophobie. «À seulement 37 ans, le Martiniquais serait une personnalité idéale pour incarner la lutte contre les discriminations basées sur l’orientation sexuelle et l’identité de genre. Un combat jamais encore reconnu par le jury d’Oslo», écrivait récemment 360°, le grand magazine suisse. Mais Louis-Georges Tin ne serait pas seulement le candidat idéal pour incarner la cause LGBT, ce serait aussi le premier Nobel récompensé pour la lutte contre toutes les discriminations. Ces dernières années, Louis-Georges Tin a déjà reçu plusieurs prix internationaux, à Berlin, à Moscou, à Minsk, à Stockholm. Cette nouvelle récompense viendrait conforter son action personnelle, mais aussi celle de tous ceux qui luttent dans le monde pour l’égalité et la diversité. Pour ma part, c’est le combat que je soutiens à travers lui.

Le 17 mai dernier, à l’occasion de la Journée mondiale contre l’homophobie et la transphobie, Thorbjørn Jagland, président du Jury Nobel, a fait une déclaration sur ces questions. Qu’il ait choisi cette date emblématique, lancée par Louis-Georges Tin, est déjà un signe énorme… le signe d’une véritable reconnaissance. Cela me paraît très encourageant. J’ai donc indiqué à Louis-Georges Tin qu’il avait des chances sérieuses d’être primé. En riant, il m’a répondu: «si j’ai le prix Nobel, je chanterai pour la cérémonie, comme je l’ai fait aux Nations Unis, comme je l’ai fait aussi après la Moscow Pride». J’ai répliqué aussitôt: «Chiche!»

Ricardo Vita, initiateur et coordinateur de la campagne pour l’attribution du Nobel à Louis-Georges Tin

Photo Faby Anja soutien yagg