Comment les gays séronégatifs vivent-ils confrontés au VIH et aux personnes séropositives? Nous disposons de très peu d’informations dans ce domaine. Avec le soutien de l’Inpes, le Sneg Prévention a réuni un focus groupe de 14 gays séronégatifs, pour mener une recherche qualitative, conduite par deux chercheurs de l’Association PSYFORM, Dominique Rolland et David Friboulet. Ce dernier et Antonio Alexandre, directeur de Sneg Prévention, ont répondu aux questions de Yagg sur les objectifs et les résultats de cette enquête inédite.

Pouvez-vous nous rappeler les objectifs de votre enquête?
Antonio Alexandre: L’idée de mettre en place des focus groupes est d’abord venue de l’audition du Sneg en mai 2009, dans le cadre du Rapport sur les nouvelles approches des réduction des risques sexuels commandé à France Lert et Gilles Pialoux par la Direction générale de la santé. On s’est rendu compte combien la parole des gays séronégatifs était absente des consultations. Il s’agissait pour nous de trouver un moyen de collecter la parole des gays séronégatifs sur leurs difficultés et leur ambivalence face aux risques lorsqu’ils sont confrontés au VIH et aux personnes séropositives dans leur vie quotidienne. Il y a en effet la question de la transmission, mais aussi celle de la relation. Nous manquons d’éléments sur ce qui se passe dans la rencontre d’un gay séronégatif avec un gay séropositif, que cette rencontre soit amoureuse, sexuelle, amicale ou simplement sociale. On a tous des témoignages autour de nous du rejet de copains séropositifs lors d’un plan sexe. Nous avons fait l’hypothèse que c’est aussi en s’intéressant au vécu des gays séronégatifs face à la séropositivité que nous comprendrions mieux le pourquoi de ce rejet, les enjeux de la prévention et de la réduction des risques. Ces focus groupes nous ont permis d’entendre des personnes en difficulté ou pas face à la séropositivité. Elles ont témoigné de leur désir de se protéger mais aussi de rencontrer des personnes séropositives malgré leurs peurs. C’est autour de cette tension que David et Dominique, nos deux chercheurs, ont analysé leurs paroles dans l’optique de travailler à un mieux vivre ensemble.

Comment avez-vous constitué le focus group?
Antonio Alexandre: Une annonce d’appel à participation [visuel ci-dessus] a été diffusée sur internet via les sites d’informations, dont Yagg bien sûr, des sites de rencontre et tous les partenaires associatifs LGBT susceptibles de relayer l’information auprès de leurs membres et/ou visiteurs. Cette annonce a été aussi imprimée sous forme de cartes postales distribuées dans les bars du Marais ainsi qu’au Centre LGBT Paris IdF. Sur les 14 personnes qui ont participé au focus group, cinq ont eu connaissance de la recherche via leur réseau social associatif ou amical, neuf personnes l’ont découverte via les sites.

Quels sont les principaux enseignements de cette étude?
David Friboulet: Tout d’abord il faut préciser que comme toute étude qualitative, cette recherche ne prétend pas être représentative de la communauté gay, mais fournit des éléments de réflexion pour mieux comprendre comment des gays séronégatifs vivent leur statut et réagissent face à la séropositivité. Il y a trois grands axes qui ressortent de cette étude. Premier axe: les gays témoignent de leur fragilité à être séronégatifs, un statut temporaire qu’il faut régulièrement questionner et conserver. Ensuite, si la séropositivité est perçue de manière plus apaisée, la peur d’être contaminé est toujours présente. Enfin, dans la rencontre sexuelle, les gays préfèrent ne rien savoir du statut de l’autre afin de préserver le rapport sexuel, de se préserver de la peur et de préserver l’autre d’un éventuel rejet.

Comment les gays séronégatifs voient-ils les gays séropositifs?
David Friboulet: Dans les groupes, avoir été contaminé est évoqué souvent comme une sanction du «trop», trop de partenaires, trop de relations sexuelles non protégées, trop de risques, trop de liberté… La séropositivité viendrait sanctionner symboliquement ce «trop». Ce qui n’est bien sûr pas le cas. Mais dans le même temps, cette représentation rassure les participants séronégatifs: s’ils le sont toujours, c’est qu’ils n’ont pas dépassé cette limite. Si le concept de «sérotriage» [choisir ses partenaires sexuels en fonction de leur statut sérologique, ndlr] est plus ou moins bien perçu entre gays séronégatifs, il est par contre mieux reconnu pour les personnes séropositives: il leur permettrait de ne plus avoir peur de contaminer, d’être à l’aise dans leur relation, de faire de la prévention de l’exclusion. Mais il est aussi parfois perçu comme une posture de négligence avec soi-même.

Tous les participants témoignent de la difficulté à maintenir une sexualité protégée tout le temps et vous évoquez le mouvement d’attirance répulsion pour la liberté sexuelle supposée des gays séropositifs. Pouvez-vous préciser?
David Friboulet: Plus que jamais, pour ceux qui témoignent, il est aujourd’hui  plus difficile de maintenir tout le temps une sexualité safe. Les modifications de la représentation de l’infection à VIH, l’existence des traitements ont fait évolué les normes en matière de prévention, des normes qui se modifient également au travers d’internet et des films pornographiques, de la cohabitation dans les mêmes lieux de rencontre de personnes qui ne se protègent plus, pas ou pas toujours et de personnes qui souhaitent se protéger. Tous ces paramètres tendent à faire bouger les normes et à amener certains participants à lâcher prise du côté de la prévention ou à adopter des comportements de réduction des risques, d’où l’importance d’être bien au clair sur ses pratiques. La question de l’attirance/répulsion supposée réside dans le statut «provisoire» et fragile de la séronégativité, avec une permanence du doute et de la peur. La liberté des séropositifs serait de ne plus avoir peur d’être contaminés, une chose à laquelle on n’aurait plus à penser dans l’acte sexuel. Et puis, il y a aussi la liberté de pouvoir avoir un rapport sans préservatif avec un autre séropositif.

Le dévoilement du statut sérologique reste-t-il difficile?
David Friboulet: Le dévoilement du statut reste un sujet sensible dont les gays séronégatifs laissent l’initiative à la personne séropositive dans leurs relations sexuelles, affectives et amicales. Cette annonce reste donc sous la responsabilité des personnes séropositives qui doivent surmonter leur peur du rejet pour que la relation puisse se construire dans le temps. Dans le cas d’une rencontre ponctuelle, le dévoilement n’est pas de mise pour le gay séronégatif qui préfère ne rien savoir dans la majorité des cas. Parler ou demander est associé à une effraction, à l’obligation d’un dévoilement identitaire comparable à un coming out. «Cela ne se demande pas», a-t-on pu entendre, sauf en cas d’accident de prévention et de prescription d’un traitement post-exposition.

La peur de la contamination reste importante. Quels en sont les moteurs?
David Friboulet: C’est avant tout la peur symbolique de la mort. Quand quelqu’un vous annonce sa séropositivité, il vous apparaît immédiatement comme un être mortel et plus fragile que vous. Il y a quelque chose d’irrationnel, de non maitrisable et qui balaie toutes les informations que nous connaissons au sujet de la charge virale indétectable, de la solidité du préservatif ou encore de l’efficacité des traitements. Ce qu’on peut dire aussi, c’est que pour certains participants qui ont connu les années sida, le mot séropositif est associé aussitôt à des images mortifères.

Quels enseignements pouvez-vous tirer de cette enquête en termes d’actions de prévention?
Antonio Alexandre: Toutes les craintes et les représentations collectées doivent faire l’objet de campagnes en direction des gays séronégatifs et séropositifs afin de mieux se comprendre. Notre étude pointe une certaine banalisation des pratiques à risques. Mais cette banalisation est trop souvent véhiculée par une minorité divisée en sous-groupes sexuels. À l’heure où j’apprends que se tiennent à Paris des soirées privées bareback réunissant 200 à 300 personnes où circulent toutes sortes de substances en dehors de tout établissement ou association, ce qui pourrait laisser croire que le VIH ou la co-infection VIH/Hépatite sont une broutille et qu’il ne sert plus à rien de se protéger, nous devons continuer à informer la majorité des gays des risques réels encourus. Nous sommes responsables en tant que gays du fait que l’épidémie continue de progresser dans la communauté, c’est à nous tous de faire baisser la charge virale communautaire.

Comment comptez-vous poursuivre ce travail?
Antonio Alexandre: À l’issue de cette étude, il semble important de travailler avec les gays séronégatifs sur l’importance de rester séronégatif et sur la prise de conscience de la difficulté à être séropositif. J’ai aussi le sentiment, mais c’est un sentiment personnel, que l’on veut faire porter sur les personnes séropositives une responsabilité trop lourde quant à leur observance afin de contrôler la charge virale qui devient un enjeu majeur dans la transmission du VIH. Et si les nouvelles contaminations se poursuivent – on pointera le laxisme des séropositifs, ce qui à mots couverts est parfois déjà le cas. Nous avons besoins d’engager plus de militants associatifs séronégatifs dans la construction des schémas de prévention et nous devons valoriser les comportements des personnes qui se protègent quelque soit leur statut. Enfin, si elles semblent comprises, les approches préventives autour de la charge virale, des traitements pré exposition, n’entrainent pas l’adhésion de la majorité des participants. Il nous faut encore accompagner cette nouvelle palette d’outils de réduction des risques d’un travail sur les comportements pour préserver la santé des gays. Il s’agit aussi de revenir plus clairement sur le TASP [Treatment As Prevention= le traitement comme prévention*], la notion de charge virale indétectable et le risque de transmission du VIH. Nous devons aussi apporter une information précise sur la fellation selon les pratiques et ne pas oublier le principe de co-responsabilité, car au-delà de la compréhension intellectuelle des choses, les rapports sexuels et amoureux se construisent autour de liens humains et de confiance réciproque. Un des participants nous a dit: «Si je crois au TASP, je remets ma vie entre les mains de mon partenaire et de son adhésion à son traitement». Une fois que l’on a dit cela, on comprend que les données scientifiques actuelles ne suffisent pas à enrayer la peur et à se projeter parfois entre gays sérodifférents.

*TASP = stratégie de réduction des risques de transmission basée sur la prise d’un traitement comme outil de prévention. Le premier essai clinique de traitement comme prévention, HPTN 052, dont les résultats ont été publiés en mai 2011, montre un taux de protection de 96% dans des couples sérodiscordants (1700 couples, dont l’immense majorité était hétérosexuelle). Plusieurs autres études vont dans le même sens, y compris pour les gays si on respecte les critères énoncés par les médecins suisses: traitement efficace depuis au moins six mois, pas d’infections sexuellement transmissibles (IST), très bonne observance, partenaire stable.