L’Europe avait déjà une présidente lesbienne (l’Islandaise Johanna Sigurdardottir), un vice-chancelier (Guido Westerwelle en Allemagne) et des maires gays (Klaus Wowereit à Berlin, Bertrand Delanoë à Paris et Xavier Bettel, élu bourgmestre de Luxembourg-Ville le 9 octobre dernier), elle a désormais un Premier ministre ouvertement homosexuel.

Chargé par le roi Albert II de former un gouvernement, dans un pays qui n’en avait plus depuis juin 2010, Elio Di Rupo y est enfin parvenu. La tâche n’a pas été simple, le patron des socialistes belges francophones a même fait mine de baisser les bras il y a quelques jours, mais cette fois, c’est bon, Elio Di Rupo a été nommé hier soir, les prestations de serment auront lieu à 15h, la Belgique a de nouveau un gouvernement: 13 ministres (sept francophones, dont Di Rupo, et six Flamands), six secrétaires d’État (deux francophones et quatre Flamands), issu-e-s de six partis, qui ont mis 19 heures à se répartir les fonctions.

EN FAVEUR DE L’ÉGALITÉ DES DROITS
Né en 1951 à Morlanwelz (Wallonie), dans une fratrie de sept enfants, Elio Di Rupo devient orphelin de père à un an. Sa mère, analphabète, reste veuve et, pour des raisons financières, doit placer trois de ses enfants à l’assistance publique. Après de brillantes études, Elio Di Rupo décroche un doctorat en chimie avant de se lancer en politique au sein du PS francophone, dont il prend la direction en 1999. Ses talents de tacticien hors pair lui valent le surnom de «régent du royaume».

C’est sous sa houlette que le PS francophone fait adopter une série de lois en faveur de l’égalité des droits dans le royaume: ouverture du mariage civil aux personnes de même sexe en 2002, autorisation d’adopter quatre ans plus tard, en 2006, et plus récemment, une législation anti-discrimination qui sanctionne notamment les discriminations fondées sur l’orientation sexuelle.

OUTÉ LORS DE L’AFFAIRE DUTROUX
Connu pour sa distinction et ses nœuds papillons aux couleurs chatoyantes, Elio di Rupo a été outé par la presse en pleine affaire Dutroux en 1996. Un jeune homosexuel l’accuse alors d’avoir abusé sexuellement de lui lorsqu’il était mineur. Même s’il est rapidement mis hors de cause, l’affaire l’a forcé à évoquer publiquement son homosexualité, jusque-là gardée très discrète.

Une période sombre qui le confronte à l’homophobie et l’oblige à se révéler. Ainsi, à une journaliste, qui face à ses dénégations, lui lance: «Oui, mais vous êtes quand même homosexuel», il répond «Et alors?», du tac au tac. «Cette réponse m’a sauvé. Je suis entré dans le cercle de la vérité», confie-t-il dans une interview accordée au quotidien La Libre Belgique en 2008.

Selon lui, cette épreuve a eu quelques effets positifs: «D’abord, cela m’a forgé mon caractère. Aujourd’hui, je relativise tout. Le côté le plus merveilleux, cela a été les témoignages de jeunes gays qui éprouvaient, jusque-là, d’énormes difficultés dans leur famille parce qu’ils n’osaient pas se révéler. Leurs parents m’ont aussi remercié. À cette époque, les gays étaient considérés comme des folles. Aujourd’hui, ils sont maires de Paris, de Berlin…». Toutefois, il attendra d’être parti du gouvernement en 2001 pour vivre réellement son homosexualité au grand jour.

UN POLITIQUE BRILLANT ET RUSÉ
En dehors de quelques esprits chagrins situés à l’extrême droite de l’échiquier politique, la grande majorité des Belges ne font pas grand cas de l’orientation sexuelle de leur nouveau Premier ministre. Pour preuve, côté flamand, le débat du moment ne porte pas sur son homosexualité mais sur ses compétences linguistiques. Elio Di Rupo est d’abord considéré comme un homme politique fort dont la compétence n’est plus à prouver. Décrit comme brillant et rusé, il est également salué pour sa maîtrise des dossiers.

Désormais à la tête d’un pays en proie à une crise politique sans précédent, le nouveau Premier ministre devra maintenir la cohésion de sa coalition (composée de pas moins de six partis allant des libéraux flamands aux chrétiens-démocrates francophones) et poursuivre le train infernal des réformes de l’État, sans oublier les revendications des personnes LGBT. Le tout sur fond de crise économique.

Photos Donaldleclau / Michiel Hendryckx (en Une)