Dimanche 23 octobre, à 22h50, sur Arte, ne ratez surtout pas Fille ou garçon, mon sexe n’est pas mon genre, un documentaire passionnant signé Valérie Mitteaux. De Paris à San Francisco, en passant par Barcelone et New York, la réalisatrice dresse le portrait de quatre trans’ FtM qui témoignent de leur parcours.

La parole est libre, riche, variée: un vrai bonheur alors que la polémique sur la «théorie du genre» dans les manuels scolaires alimentée par les gardiens de l’ordre moral et hétéronormé (Christine Boutin, la Droite populaire & co.) est toujours d’actualité.

Nous avons demandé à Valérie Mitteaux, la réalisatrice, de nous en dire plus sur son film. En guise d’illustration, elle nous a fait parvenir une photo d’elle enfant (voir ci-dessous), quand elle était «un peu tomboy» – un cliché qui pourrait très bien figurer sur notre blog Déjà, tout petit… La classe, quoi.

Valérie Mitteaux, enfant.

Qu’est-ce qui vous a amené à aborder les questions de genre pour ce documentaire? J’étais un peu tomboy enfant et plus tard, vers 20 ans, j’ai eu une sorte de révélation, celle d’être ni femme, ni homme, d’être dans une sorte de terrain vague du genre. Je dis «révélation», parce que cette pensée avait un caractère d’auto-vérité. C’est devenu une donnée fondamentale de ma personnalité. Je n’ai pas eu le désir de modifier mon aspect physique. Je me suis seulement laissée aller à mon propre genre, sans nécessité de me coller une étiquette. Ce qui pour moi signifie se libérer du fait que les Autres attendent de vous un certain type de comportement en fonction de votre assignation de naissance. Et puis merci! Dans l’ensemble on vit toujours, en France en particulier, dans des sociétés assez sexistes et ce qu’on attend des personnes nées de sexe féminin, n’est vraiment ni drôle, ni créatif!

Et puis, de nombreuses années plus tard, via Wendy Delorme, amie très chère, j’ai rencontré Lynn Breedlove, qui lui s’était auto-proclamé «homme». La liberté avec laquelle il vit son genre a réveillé chez moi la problématique. J’ai eu envie d’en faire un film. D’autant que Lynnee, au-delà des questions de genre, est une personne formidable d’humour, d’intelligence, c’est un philosophe du quotidien plein d’amour. Ensuite j’ai rencontré Rocco Kayatos, Kaleb puis Miguel Missé, tous trois également puissants, joyeux et fiers de ce qu’ils sont.

Vous avez fait le choix de n’interviewer que des trans’ FtM, pourquoi? Parce que l’envie de faire ce film part de mon expérience personnelle. C’est toujours un point de départ pour moi quand je pense à une nouvelle idée de film. Parler de ce que l’on connaît, ce que l’on ressent profondément me paraît être une clé d’entrée essentielle. Ensuite j’ai souhaité que ce film ait une dimension féministe. Et c’est très fort je crois de comprendre l’hallucination que représente le fait de vivre les privilèges du masculin, la considération supplémentaire immédiate que l’on gagne à être perçu au masculin, lorsque l’on vient du genre opprimé. Ça a soudain un caractère incontestable. Et ça me semble être une façon de provoquer des déclics dans les esprits, aussi bien chez certaines femmes qui estiment, à tort selon moi, que le féminisme est une lutte obsolète que pour les hommes qui, pour la plupart, n’ont aucune conscience des privilèges dont ils jouissent. Ou qui préfèrent faire comme s’ils l’ignoraient. Abandonner ses privilèges étant souvent quelque chose que l’on fait à contre-coeur!

Vous avez fait également le choix de ne pas vous cantonner à des témoignages réalisés en France. Pourquoi? Le film s’articule autour des quatre personnes centrales, Lynnee, Rocco, Kaleb et Miguel. On retrouve aussi à intervalles réguliers un groupe de garçons trans’ parisiens autour de Kaleb. J’avais envie que cela fourmille, que l’on n’ait pas le sentiment en regardant le film que ce type de parcours est rarissime. C’est aussi une façon de montrer qu’on peut être trans’ FtM comme on le souhaite, s’auto-proclamer comme Lynnee, se faire opérer ou pas, prendre des hormones ou pas, en bref qu’il y a autant de genres que d’individus. Je voulais aussi que le regard du spectateur néophyte soit confronté à des esthétiques différentes, qu’il ne ressorte pas du film avec une idée stéréotypée des personnes trans’ FtM et que la multiplicité des intervenants fassent qu’il ne soit plus dans l’observation du «plus ou moins masculin», «plus ou moins féminin», mais juste avec des personnes qui se sentent bien parce qu’elles sont au juste endroit pour elles-mêmes.

L’un des passages très forts du documentaire, ce sont les discussions à bâtons rompus entre plusieurs transboys que vous réussissez à capter. On sent une parole très libre et qu’on entend très peu à la télévision. C’était l’objectif? Oui, ce qui est fort c’est d’une part qu’ils parlent sans crainte de leur quotidien, de choses très concrètes. Mais aussi qu’ils ne sont pas d’accord sur tout. Je voulais à tout prix éviter l’écueil communautaire ou le côté sectaire, au sens premier de «secte». L’un deux revendique son idéal, «une femme, une maison, une voiture», il sait que ces six camarades vont se moquer de lui, mais il assume. Un autre à la fin du film a une sorte de révélation en live, sur le fait que son expérience personnelle lui ouvre l’esprit, qu’il a un regard sur le monde «plus large».

Personnellement je me bats contre les velléités de normalisation ou d’idées toutes faites sur ce que devrait être un ou une homosexuelle, et ici de la même façon sur une image monolithique du transgenderisme. Dans l’esprit de Christine Delphy qui démontre magistralement dans son livre Classer dominer. Qui sont les autres? que c’est toujours la majorité qui décide pour la minorité comment elle doit être et se comporter. Encore une fois, nous sommes ici avec des individus avant d’être avec des trans’. Et nous sommes tous le fruit de couches superposées de données, notre histoire familiale, nos origines, ethniques, sociales… Chaque individu est une somme de complexité.

Quel est le témoignage qui vous a le plus frappée? J’ai beaucoup de tendresse et d’intérêt pour chacun des intervenants du film. Mais je crois précisément qu’en terme de complexité, j’adore le passage où Lynnee revendique son droit à se comporter comme un Américain moyen, avec sa part de blagues potaches un peu lourdes. Là aussi, ça ouvre le champ au sens où ça n’est pas parce que vous êtes trans’, que vous êtes astreint à être un individu exemplaire et parfait. Bon, avec un petit bémol concernant le rapport aux femmes. Lynnee dit dans une interview que je n’ai pas utilisée qu’être sexiste ou violent avec les femmes, quand on est une femme biologique et que l’on passe au masculin, est pour lui une trahison. J’ajouterais que c’est une absence totale de culture politique et de solidarité.

Votre documentaire est diffusé alors qu’une polémique a lieu sur la «théorie du genre» dans les manuels scolaires. Quel est votre sentiment sur cette polémique? Ça atteste d’une part de la confusion encore courante entre sexe et genre. J’entends des commentaires de comptoir qui comprennent que l’on va confronter des enfants à la sexualité, à l’orientation sexuelle et qu’on peut bien les laisser en paix avec ces questions auxquelles ils pourront réfléchir plus tard. Alors qu’il s’agit surtout de toute évidence de les libérer de l’angoisse d’être peut-être différents et aussi de les faire réfléchir aux inégalités homme/femme encore fortement à l’œuvre. Et puis je n’aime pas cette idée de l’enfant pur et non sexuel. Il y a une sexualité des enfants, évidemment. Les enfants ont des pulsions. Bien sûr ce discours dérange du fait de la recrudescence d’affaires pédophiles. Mais enfin il est clair qu’il n’y a pas plus de pédophilie aujourd’hui qu’avant. Les affaires sortent, alors qu’avant on les étouffait tant bien que mal, c’est tout.

Par ailleurs, je pense qu’il y a toujours un décalage pernicieux entre l’ouverture d’esprit des citoyens et celui des politiques. Les politiques partent toujours du principe que leurs concitoyens sont réactionnaires, qu’ils ont peur que la société change, pour la raison simple que leur préoccupation essentielle est leur réélection et leur maintien au pouvoir. On commence par exemple à voir des documentaires sur des enfants adolescents qui ont été élevés par des parents de même sexe. Quand j’entends un ado élevé par deux femmes, sa mère biologique et son amie, dire «aujourd’hui j’ai une petite amie. Mais c’est sûr que si demain j’ai une attirance pour un garçon, ça ne sera pas pour moi un problème», je me dis qu’on avance et que l’hétéronorme finira bien par craquer.

Le documentaire (qui sera ensuite visible sur Arte +7) fait partie d’une soirée Thema intitulée Nouveau genre, qui comprend également la diffusion à 20h40 de Victor Victoria, le chef-d’œuvre de Blake Edwards.

Photos DR