Retour à l’hôtel, j’ai déposé Mehdi au coin de sa rue. Demain j’irai au musée, faire une grande balade dans Central Park, marcher sur la nouvelle coulée verte, le High Line qui va dorénavant du Meatpacking district à la 30e rue en longeant la 10e avenue et passer à sa répétition, ce dont nous sommes convenus. Puis je quitterai New York pour retrouver ma vie, sans avoir résolu mon aventure new-yorkaise ni construit mon avenir. Mes nuits auront eu la même durée, la même intensité que mes journées, mes joies, la même force et la même place que mes douleurs et mes déceptions. Cet équinoxe new-yorkais sera-t-il le printemps de ma vie ou l’automne de ma maturité?

«C’est peut-être juste un accident.»

Le livre s’est arrêté là car l’auteur a été retrouvé mort dans la cour de son hôtel. S’est-il jeté par la fenêtre laissée ouverte quand le masseur est venu pour l’ultime rendez-vous avant de partir pour l’aéroport? Le masseur chinois s’est retrouvé en garde à vue, soupçonné d’avoir eu une altercation avec son client et de l’avoir poussé par la fenêtre. Les papiers d’identité ont été retrouvés dans la chambre mais pas d’argent. La douche écossaise des sentiments et des espoirs que lui infligeait Mehdi l’a-t-elle poussé au désespoir? L’autopsie dira s’il y a eu bagarre avec un tiers ou s’il s’agit d’un suicide. C’est peut-être juste un accident.

Quand Mehdi est arrivé à l’hôtel sans le prévenir et juste lui faire une surprise avant son départ, Mehdi lui avait apporté une petite main de Fatma en argent, ancienne, de sa grand-mère, fabriquée à Sidi Bou Saïd, près de Tunis pour qu’il l’emporte à Paris et pour qu’il sache qu’il l’aimait, qu’il voulait vivre avec lui, qu’il avait rompu depuis une semaine avec son ami journaliste, qu’il était très tendu ces derniers jours à l’idée de quitter ses habitudes et de se projeter dans l’inconnu et qu’il ne savait pas exprimer à ce Français si dynamique et enthousiaste son amour plus délicat et mesuré mais qu’il trouverait le moment, le lieu et la manière. Mehdi eut le droit de voir le corps de son ami perdu pour toujours avant qu’il ne soit emporté à la morgue pour les causes de l’enquête. Mehdi comprit que son destin s’était joué à quelques heures, quelques jours et quelques nuits, qu’à son tour il avait envie de mourir et que mourir était une chose simple. Lui, le héros d’Apollo s’effondrait devant tant d’absurdité et de malentendus et de lâcheté aussi.

Il tenta en relisant les messages de son amour déchu d’imaginer la dernière journée de celui à qui il était venu dire qu’il l’aimait. Il avait dû se promener dans Central Park, heureux de tant de bonheur alentour, des enfants dans les manèges, des vélos pousse-pousse assaillis par les touristes, des petits groupes de joueurs de baseball, de vieilles dames aux chapeaux sur des visages liftés, menant l’ultime bataille contre la vieillesse et la mort, une allée de Central Park privatisée pour les rollers et les amateurs de disco, comme du bon temps de Diana Ross ou de Grace Jones où se mélangent Latinos, Afro-Américains, Indiens ou bobos, les vendeurs de mauvaises glaces et hot-dogs, l’enfant prodige jongleur, les jeunes parents émerveillés par leur premier enfant, le chien qui tire le rollerskater un peu paresseux malgré son corps bodybuildé… Il aura regardé et adoré tout ça, cette exubérance de la vie avant de rentrer dire adieu à sa chambre d’hôtel et à Mehdi sur la pointe des pieds, à lui son danseur préféré.

Christophe Girard

Photo Arnaud Terrier