Message à 19h: «Welcome!!! Dinner at 800 ou 830 pm?». Laconique mais suis heureux de cette nouvelle. On se retrouve près du Lincoln Center. Lui comme moi trouvons étrange de nous retrouver à New York mais il a l’air de me vouloir. Nous engageons une première conversation, sur ses projets, les décisions qu’il n’arrive pas à prendre, sa vie avec ce jeune journaliste américain qu’il n’a plus l’air d’aimer et de supporter, la maison qu’il vient d’acheter en Normandie, celle qu’il a loué au Pays Basque pour l’été et où il ne veut plus aller. Il prend soin de me quitter en bas du restaurant et me pousse dans le premier taxi. J’ai un peu trop bu ce qui m’empêche de réagir. On a prévu de se retrouver le lendemain matin pour un petit déjeuner pour aller ensemble à une visite privée de l’exposition d’Alexander McQueen au Metropolitan.

«Ses messages se font plus précis,
j’y décèle de la tendresse mais pas d’affection.»

Petit déjeuner sur Madison et 79th Street, nous sommes à deux blocs de l’entrée réservée du Met, dans le prolongement de la 81e rue. Exposition sublime, McQueen était un génie, ses robes sont inouïes de beauté et de technique. La mise en scène est géniale et la musique merveilleuse. Sarabande de Haendel que Mehdi reconnaît. Puis il doit partir car il répète et danse ce soir. Je n’irai pas le voir danser, pas envie de croiser son boyfriend. Message gentil de remerciement pour la visite de l’expo. Ses messages se font plus précis, j’y décèle de la tendresse mais pas d’affection. Je n’arrive pas à me résoudre à la vérité, qu’il ne m’aime pas. On a prévu de se voir le lendemain pour dîner dans Harlem et moi ce soir je dîne avec deux amis afro-américains Keith et Rusty avec lesquels je vais aller courir dans Central Park avant notre dîner. Keith habite sur Central Park West dans le Dakota avec sa femme et sa fille et ce sera notre base de départ pour le restaurant et de repli pour la douche. Nous rentrons vers le Dakota quand nous croisons sans qu’il me voit Mehdi et un jeune homme à casquette qui doit être le journaliste américain, son boyfriend. Je me cache derrière Keith qui mesure 1m87. Il est presque 20h, Mehdi m’avait pourtant dit qu’il dansait ce soir. Tant pis. Je suis triste qu’il m’ait menti mais cette vision réelle de sa vie de couple me fait voir la réalité de plus près. Quel vif hasard mais cette fois pas de providence. Je prends ma douche, Keith la prend avec moi, me savonne comme quand nous nous sommes connus à San Francisco; sa femme sait que nous avons été amants dans nos années étudiantes et tout va bien. Cette tendresse soudaine retrouvée avec Keith apaise ma douleur du parc à la vision de ce couple que formait, courant et transpirant Mehdi et son amant. Il faut que je me sorte de tout ça. Je suis venu à New York pour tout autre chose, dire à Mehdi de rentrer avec moi à Paris… Je fais fausse route, je souffre. Je me fourvoie. Je dois me ressaisir, penser à mes propres enfants et à celui avec qui je vis depuis quinze ans et qui a besoin de moi et qui a confiance en moi et que j’aime.

Chaque jour qui passe à New York, chaque heure est dissemblable pour mes sentiments, mon humeur et sans doute mon avenir. Je suis proche du vertige et pourtant je ne veux pas faire n’importe quoi. Une crise cardiaque arrangerait tout, un taxi jaune qui me renverse et me tue aussi mais la vie ne fonctionne pas comme ça. Elle place un miroir devant vous surtout quand vous ne voulez pas vous regarder en face et le miroir avec le temps devient une loupe. Je ne veux pas rater la dernière partie de ma vie, la vie a été si bonne avec moi jusqu’à maintenant malgré les drames, les joies ont toujours dominé.

Le jour suivant, la nuit ayant porté conseil, je retrouve un Mehdi joyeux pour dîner, dîner à Harlem dans un nouveau restaurant. Il me dit tout de suite qu’il n’a pas compris que je me sois caché quand il courait en lisant mes messages. Je lui explique que j’étais littéralement tétanisé, pris de court. Il me fait comprendre qu’il aurait aimé qu’on court ensemble dans Central Park car il courait seul et qu’il a retrouvé sur le chemin du retour un voisin, son voisin mexicain, celui qui portait une casquette. Je me sens évidemment stupide car je le crois et que, sans doute, je suis trop compliqué ou un peu jaloux. Le dîner est joyeux. Nous buvons beaucoup, sans doute trop mais nous évoquons toutes sortes de projets. Le vie est soudain si belle, je suis heureux, il est tendre, il drague les trois femmes de la table d’à-côté et un peu le serveur. Les répétitions ont été difficiles, il danse dans une œuvre difficile dans quelques jours, le soir de mon départ. Il ne m’a pas proposé de venir le voir mais c’est peut-être à moi de faire le premier pas que je ne ferai pas. J’aurais pu changer mon retour et prendre le dernier vol de 23h mais le voir danser puis partir directement me détruirait.

«Il serait mieux que j’en ai le cœur net,
mais le mien est tellement chargé, à vif et encombré.»

Nous parlons de tout comme deux frères, deux ex-amants ou deux meilleurs amis, donc nous ne parlons pas de nous comme je l’espérais. Nous sommes au point mort. Pourtant je suis si heureux le temps du dîner. Il me dit des choses tendres, me prend la main, m’embrasse une fois. Mehdi me parle de son rêve de venir en France et qu’il a besoin de moi. Mais jusqu’où a-t-il besoin de moi? N’entends-je pas que ce que je veux entendre? Comprenons-nous les mêmes mots? J’ai du mal à être fort et détaché. Il y a une expression qui dit «en avoir le cœur net». Il serait mieux que j’en ai le cœur net, mais le mien est tellement chargé, à vif et encombré. C’est ma dernière soirée à New York, ma dernière chance, la dernière chance, notre dernière chance. C’est en tout cas ce que je crois et que j’imagine avoir décidé.

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