«The day is my enemy, the night my friend» chante Ella Fitzgerald. On arrive à l’hôtel avec cette dernière chanson. J’aimerais revoir Désiré et connaître sa famille. C’est mon ange gardien. Je n’ose lui parler du but de mon voyage. Kidnapper Mehdi, lui proposer d’entrer à l’Opéra de Paris, obtenir sa carte de séjour, être son protecteur et construire sa carrière. D’en faire une star. Désiré me voit certainement comme un honnête homme français, père de deux enfants. Il n’imagine pas que j’ai une sexualité et encore moins une sexualité minoritaire et que j’aime précisément ce danseur tunisien.

C’est le Brésilien que j’aime bien qui est à l’accueil. Il me dit d’emblée qu’il a eu des jumeaux. Il est fier et angoissé et ainsi met une distance avec moi. On avait flirté une fois quand il avait monté mes bagages, allumé l’air conditionné, vérifié l’eau chaude de la douche car il y avait eu une panne de chaudière et des plombiers très approximatifs pour la réparer. Il faisait très chaud à New York, c’était en septembre avant l’été indien, j’avais mal au dos, il m’avait massé, très bien massé, puis je l’avais massé. On en était resté là, dans le non-dit, avec une pudeur mutuelle, une légère gêne mais sans culpabilité. Quand on se croisait, parfois on baissait les yeux. Il avait soutenu mon regard plusieurs fois. Il s’appelle Jefferson.

(I Love You) For Sentimental Reasons, de Nat King Cole. Je suis dans la chambre Edith Wharton. Sur mon iPod c’est la chanson que je choisis. Le décor est planté. Amoureux et New-yorkais pour trois jours et deux nuits. Vais-je rester allongé sur ce grand lit mi-russe, mi-anglais, un peu chargé et kitsch et rester trois jours et deux nuits enfermé à l’Irving Inn à écouter Nina Simone en boucle chantant I Put A Spell On You ou Ne me quitte pas? Je ne vais plus pleurer, je ne vais plus parler, je vais me cacher…

«Je vais refaire le parcours atroce et infernal du 11 septembre 2001
quand à 8h35 je quitte l’hôtel…»

Non je vais marcher, me promener, je vais refaire le parcours atroce et infernal du 11 septembre 2001 quand à 8h35 je quitte l’hôtel, ce même hôtel, quand un avion vole bas au-dessus de nos têtes, quand ma secrétaire à Paris m’appelle pour me dire qu’un avion s’est écrasé sur le World Trade Center, que c’est un accident terrible. Avec le doorman nous avions remarqué qu’un avion volait très bas, que c’était inhabituel sur Manhattan mais rien de plus. Au premier drugstore ouvert j’achète un Fuji jetable et prends mes premières photos de la première tour en feu, ne sachant toujours rien de la tragédie en cours. Les passants sont silencieux, s’arrêtent à intervalles et regardent vers les tours, comme on observe le lancement d’une fusée à Cap Canaveral, fixement et sagement, admiratif et angoissé. Nos téléphones cellulaires cessent vite de fonctionner. Des files se forment devant les cabines de téléphone public. Les taxis sont arrêtés toutes portes ouvertes. Les radios diffusent leurs informations en boucle. Washington a été attaquée, le Pentagone détruit et la Maison Blanche aussi. Les deux tours brûlent. Les nuages de fumée et leur odeur arrivent jusqu’à nous. Quelques personnes remontent à pied, pieds nus, hagards de Wall Street.

«Le bas de Manhattan sent la fumée,
la mort.
»

Je suis envahi d’un sentiment anesthésiant d’impuissance, prêt à accepter cette fin du monde en direct, sans broncher, soumis mais sans aucune peur de mourir. On s’interroge. Mais qui a fait ça? Une Allemande croit que c’est l’Afrique en colère, je penche pour la Chine, nouvelle puissance mondiale. Nous délirons, nous tentons de trouver des réponses. Le bas de Manhattan sent la fumée, la mort. J’ai pris une quarantaine de photos des tours infernales. Les sirènes hurlent sans discontinuer. Il fait chaud. J’ai envie de faire l’amour. J’imagine bêtement que mon rendez-vous dans le quartier de Wall Street est annulé. De toute façon impossible d’y accéder, dès les 15e/16e rue, la police bloque toute circulation. Je remonte des vingtièmes rues lourdement vers mon hôtel en ayant perdu tout sens à ma vie, toute idée d’avenir. Toutes les portes sont ouvertes, l’hôtel est un moulin à fous vents, beaucoup de clients et une partie du personnel discutent dans le lobby. Quand je monte à ma chambre, je croise Jefferson qui pleure, son frère travaillait dans le World Trade et il n’a pas réussi à avoir de nouvelles, les lignes téléphoniques ne marchent plus. Sa femme non plus n’a pas de nouvelles. Nous nous embrassons et nos bouches se croisent. Je pleure aussi.

Il est midi, je n’ai pas faim. Toutes les portes des chambres sont ouvertes. Un ami m’avait raconté qu’à Florence, lors des grandes inondations, à la fin des années 60, les gens faisaient l’amour partout, pour surmonter leur angoisse et éventuellement mourir dans le plaisir. Je n’avais pas envie de mourir ce 11 septembre mais je n’avais pas peur non plus d’en finir puisque nous serions si nombreux. C’est moins douloureux. Les liaisons téléphoniques reprirent en milieu d’après-midi, heure du dîner en Europe et je pus appeler mes proches pour les rassurer. Puis vint ce coup de fil inattendu et insolite. Un journaliste de France Inter, avec une très belle voix, polie mais déterminée me demande si j’accepte de témoigner et de raconter ces premières heures du 11 septembre. Des amis croisés dans un restaurant ou dans une librairie du Marais vers 15 heures, heure française lui ont donné mon portable. Pris de court et désœuvré, j’accepte et nous convenons que je vais tenter de faire plusieurs sujets, interroger des personnes dans la rue, près de l’hôtel, sur Union Square où toutes sortes d’initiatives se prennent, des incantations bouddhistes, des bougies allumées, des chants, des banderoles accrochées aux arbres, des cercles de prière, des interviews.

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