«Il nous a traités de menteurs et de voyous. Il ne supporte pas notre façon de vivre. Il ne tient pas ouvertement de propos homophobes mais je suis persuadé qu’il l’est». Éric Garcia est un homme à bout. S’il s’est décidé à témoigner, c’est «pour [son] compagnon aujourd’hui disparu, Francis Dulaurent».

Francis est mort à l’âge de 49 ans le mercredi 27 juillet dernier, en fin d’après-midi, victime d’une crise cardiaque, en pleine altercation avec Jean-Louis Casteraa, le maire de Cauneille, un village de 806 habitants dans les Landes (Aquitaine).

«C’EST LA PREMIÈRE FOIS QUE J’ASSISTAIS À UNE TELLE ALTERCATION»
Ce jour-là, Éric Garcia a rendez-vous avec le maire pour finaliser un projet de lotissement. Les papiers sont signés et les travaux prêts à être lancés. Mais l’édile veut contrôler un dernier point litigieux. «Ce que je peux dire, c’est que M. Garcia a été virulent envers le maire et que lui l’a traité de voyou en retour, raconte à Yagg Alain Guastini, géomètre et maître d’œuvre à Capbreton, présent sur les lieux au moment du drame. J’en ai fait des chantiers mais c’est la première fois que j’assistais à une telle altercation. Un quart d’heure après, M. Dulaurent est arrivé. Je les ai laissés s’engueuler. Et tout à coup, M. Dulaurent s’est affaissé sur le sol. On a appelé les secours mais il n’y avait plus rien à faire.»

«J’AIME PAS COMMENT TU VIS, TA FAÇON DE VIVRE»
Éric Garcia s’installe à Cauneille en 1995. Il se souvient: «L’endroit me plaisait, la maison était à refaire mais elle avait du potentiel». Il achète une grande propriété près du centre-ville. 20 hectares de terrain. «Une bonne affaire», dit-il. À l’époque, il vit en couple avec un autre homme. Il décide de se lancer dans la production d’oies prêtes à gaver. D’une voix étranglée, Éric Garcia raconte que les problèmes avec le maire de Cauneille ont commencé dès son installation. «Il m’a tutoyé d’emblée. Il ne faisait jamais de remarques homophobes mais me disait toujours que l’endroit n’était pas fait pour des gens comme moi.»

Quatre ans plus tard, les tempêtes de 1999 n’épargnent pas le village. Éric Garcia voit son exploitation entièrement détruite par la catastrophe. Il se tourne alors vers l’élevage de poules pondeuses.

En 2004, il doit faire des réparations urgentes sur des canalisations pour sauvegarder ce qu’il reste de son activité. Mais lorsqu’il appelle les services de la commune pour effectuer les travaux, il dit avoir reçu des insultes de la part du maire. «Il m’a traité de voyou, affirme-t-il. Il m’a hurlé dessus en criant: «J’aime pas comment tu vis, j’aime pas ta façon de vivre!». «C’est toujours les mêmes mots qui reviennent, soupire Éric Garcia. Des moments comme ça, je pourrais en raconter beaucoup d’autres. Et ça fait des années que ça dure.»

«C’EST ENTIÈREMENT FAUX»
Directement mis en cause par Éric Garcia et son entourage, le premier magistrat de Cauneille, Jean-Louis Casteraa, rejette en bloc toutes les accusations portées à son encontre. «C’est entièrement faux, déclare-t-il à Yagg. Il [Éric Garcia] a obtenu l’autorisation de la mairie de créer son lotissement même si nous avons eu des divergences pour les travaux. Mais à aucun moment je ne l’ai insulté ou harcelé. Quand son exploitation a été détruite par la tempête, on est même allé récupérer ses bêtes mortes avec les tracteurs.»

UNE HISTOIRE DE JALOUSIE?
Les déboires d’Éric Garcia n’échappent pas au voisinage. Dans ce petit village, tout finit par se savoir. «Au début, je n’y croyais pas trop», confie Brigitte Guillet, une voisine et amie du couple. «Un jour, en le voyant aussi mal à l’idée d’aller à la mairie, j’ai décidé de l’accompagner», raconte-t-elle. Une fois sur place, elle ne peut que constater les relations conflictuelles entre le maire et son voisin.

«Déjà, j’ai trouvé bizarre qu’il tutoie M. Garcia, se souvient-elle. En plus, d’habitude, le maire me disait toujours «Bonjour» et me serrait la main. Mais à partir du moment où il m’a vue avec M. Garcia, c’était fini, il ne m’a plus adressé la parole.»

La voisine a sa petite idée sur les raisons de cette hostilité. En filigrane, la présumée homophobie du maire partirait d’une histoire de jalousie. «Éric Garcia a acheté 19 hectares de terres à deux pas du centre-ville. Or, ces terrains sont constructibles et il en a déjà vendu cinq lots», explique Brigitte Guillet. Éric Garcia reconnaît que Jean-Louis Casteraa n’a jamais prononcé d’insultes à caractère homophobe à son encontre. «C’est toujours des insinuations, des remarques vexatoires», affirme-t-il.

«L’HOMOSEXUALITÉ, ÇA SORT DE L’ORDINAIRE»
«C’est difficile en milieu rural. Dans un petit village, dès que des nouveaux arrivent, ils sont scrutés et observés», avance Jean Pétrau, conseiller général du canton de Peyrehorade et maire de Saint-Étienne-d’Orthe, un bourg situé à une dizaine de kilomètres de Cauneille. Prévenu par une amie qu’il a en commun avec Éric Garcia, il a été le seul élu à se rendre aux funérailles de Francis. «L’homosexualité, ça sort de l’ordinaire pour les habitants, affirme-t-il. Ça parle et ça cancane. Il peut y avoir de la jalousie, parfois. Surtout quand le niveau de vie des arrivants est supérieur au leur. Mais en général, ça ne dure pas longtemps. Les gens ont leur propre vie.»

Désespéré par la mort de Francis, Éric Garcia est aussi un homme en colère qui a décidé de se battre. Il a écrit une lettre aux préfet des Landes et a pris contact avec l’avocate Caroline Mécary, spécialisée dans les affaires de discrimination, qui a accepté de prendre son dossier. Et il compte déposer plainte pour «insultes» dès demain.

Photo Éric Garcia