Clôture du Festival de Cannes 2011. La grande salle se rallume. Ovation du public, debout. Christophe Honoré, qui vient de présenter son nouveau film, Les Bien-Aimés, se lève, entouré de son équipe. Ses yeux sont humides. Ses actrices et acteurs l’applaudissent également, comme on félicite affectueusement un fils, un frère, un ami.

Très émus nous aussi, on a envie de croire l’espace d’un instant que l’on fait partie de cette famille. Parce qu’on a le sentiment que pendant un peu plus de deux heures, on a beaucoup vu de soi dans ces bien-aimés-là, ces personnages qui courent après l’amour, le vivent intensément, le ratent souvent, mais nourrissent toujours l’espoir de vibrer à nouveau comme pour la première fois.

FRESQUE INTIME
Ces 40 ans, de 1960 à nos jours, dans la vie de Madeleine (Ludivine Sagnier puis Catherine Deneuve) et de sa fille Véra (Chiara Mastroianni) défilent sous nos yeux comme une fresque intime, magnifiquement mise en musique par Alex Beaupain, le complice des Chansons d’amour.

Les Bien-Aimés, qui sort ce mercredi dans les salles, est un film qui croit en la puissance absolue de nos sentiments, une «comédie romantique avec conséquences», comme le dit si joliment Christophe Honoré que nous avons rencontré il y a quelques jours. Interview.

http://www.youtube.com/watch?v=i9Fe5ufBzfk
Si vous n’arrivez pas à voir la vidéo ci-dessus, cliquez sur Les Bien-Aimés – bande-annonce.

Avec Les Bien-Aimés, ton cinéma est toujours de l’ordre de l’intime, mais il y a un souffle nouveau qui tient au fait que c’est une fresque. As-tu été plus ambitieux avec ce film? Ce n’est pas de l’ordre de l’ambition, cela tient à l’échec pour moi d’écrire un roman. Après Non ma fille tu n’iras pas danser, je m’étais vraiment dit que je devais me remettre à l’écriture d’un roman qui traîne depuis des années. Je vois bien ce que le scénario des Bien-Aimés a de romanesque: s’appuyer sur des personnages plus fouillés, plus développés, faire des digressions, etc.

Les Bien-Aimés est un film d’amour qui essaye d’observer sérieusement ce qui fait l’intensité du sentiment et du lien amoureux. Je crois beaucoup à l’idée qu’on ne mesure qu’avec le temps l’incroyable puissance de nos petites histoires d’amour. Quand on arrive à la fin de sa vie, on va encore se souvenir des dépits amoureux qu’on a eus à 15 ans. C’est l’idée du film. On peut passer des chars russes à Prague en 68 au 11 septembre 2001, au bout du compte, ce qui va faire qu’on va se souvenir de nos vies, ce ne sont pas tant l’Histoire, les idéologies, notre vie professionnelle, etc. mais qu’on a espéré un jour un baiser qu’on n’a pas eu, ou qu’on a laissé partir quelqu’un qu’on n’aurait pas dû laisser partir.

Tu travailles souvent avec les mêmes acteurs et actrices de film en film – Chiara Mastroianni, Ludivine Sagnier, Louis Garrel. C’est une famille choisie? une troupe? Après chaque film, il y a une frustration à ne pas les avoir utilisé-e-s pleinement. Ils et elles sont maintenant pour moi des vrais soutiens d’écriture. Quand j’écris par exemple le rôle de Véra pour Chiara dans Les Bien-Aimés, je le nourris des relations que j’entretiens avec elle depuis plusieurs films. Pareil avec Louis. Pour moi, c’est un challenge à chaque fois d’emmener Louis un peu ailleurs. Ce n’est pas l’idée du contre-emploi, je n’aime pas ça. C’est l’idée de réinterroger le lien qu’on a avec eux, pourquoi on arrive à bien s’exprimer grâce à eux. Il y aussi l’idée de troupe, avec des liens d’amitié, d’affection. Le jour où je vais annoncer à Louis qu’il ne sera pas dans mon prochain film, je me sentirai très mal. Et ça arriver, on le sait bien tous les deux. Peut-être que je serai plus mal que lui. On a un peu l’impression qu’on trahit si on n’invite pas.

C’est un peu le même rapport que tu entretiens avec tes cinéastes fétiches (Truffaut, Demy…). Comme si dans chaque film tu réinterrogeais ta cinéphilie… C’est peut-être un peu réactionnaire ou nostalgique, mais je pense que la mémoire du cinéma dans les films est primordiale. Ce qui me motive principalement à faire des films, ce sont ceux que je vois en salles, qui m’énervent ou devant lesquels je suis très admiratif et qui me donnent de l’énergie. J’aime bien que mes films soient traversés par ceux des autres. C’est pour ça que je pense que le cinéma est une œuvre collective. Pas parce qu’il y a une équipe de tournage, des acteurs, des techniciens, etc. C’est l’idée de la collectivité des cinéastes.

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