Les œuvres osant aborder le thème de l’identité de genre semblent malheureusement bien inexistantes dans la bande dessinée occidentale, au contraire des mangas qui «jouent» souvent sur une forme d’ambiguïté du genre pour créer des situations propices aux quiproquos et aux scènes pleines d’humour.

La réédition en France de Family Compo (chez Panini Comics, 6 volumes parus à ce jour sur les 12 prévus) au début de l’année 2011 était attendue par les amateurs de Hojo, l’auteur de Cat’s Eye, City Hunter et Angel Heart, et nous fournit l’occasion de présenter cette œuvre qui place les questions d’identité de genre au centre du récit à travers les aventures d’une famille trans’ (cliquer sur les images pour les agrandir).

LE DÉBUT DE L’HISTOIRE
Masahiko Yanagiba s’apprête à rentrer à l’université, mais se retrouve brutalement orphelin après le décès accidentel de son père. Sans ressources suffisantes pour assurer ses études, il accepte la proposition de sa tante et son oncle de venir vivre au sein de la famille Wakanae. C’est l’occasion de découvrir pourquoi sa mère n’avait plus aucun contact avec son jeune frère. Mais il est loin de se douter que l’origine de cette rupture vient de la transidentité de ce dernier qui est en fait sa tante Yukari. Il en est de même pour son mari Sora qui demeure biologiquement une femme. Qu’en est-il alors de leur fille Shion?

L’INTRIGUE
Les interrogations de Masahiko quant au véritable «sexe» de sa cousine Shion constituent une sorte de fil rouge dans une histoire qui, étant donné le mode de parution des mangas au Japon, est découpée en une succession d’intrigues différentes et parfois reliées. On y verra Masahiko plongé malgré lui dans l’univers de la transidentité et confronté, entre autres, aux assauts d’un yakusa amoureux transi qui rêve d’en faire une femme à part entière, aux avances d’une petite lesbienne qui le prend pour une femme travestie en homme, ou aux manigances des membres du club de cinéma de son université qui en font leur égérie féminine.

Family Compo met en avant des personnages transgenres, mais dépeint aussi les situations complexes ou rocambolesques, les difficultés, auxquelles doivent faire face au quotidien les personnes transidentitaires: l’acceptation familiale, la justification de son identité, etc.

Que se passe-t-il donc lorsque Sora a ses règles, ou que Yukari, peu sûre d’elle au volant, se fait arrêter lors d’un accrochage ou encore quand elle doit se rendre à une réunion d’anciens élèves? Voilà quelques situations qui arrivent dans la vie de tous les jours de la famille Wakanae, entre un mari mangaka débordé de travail, entouré d’assistantes trans’, une épouse modèle dévouée à son foyer, et une fille au «sexe» flou, que Masahiko surnomme la «polysexuelle».

HOJO, LE GENRE ET L’ORIENTATION SEXUELLE
Tout cela s’inscrit cependant dans un contexte social au Japon où il est de bon ton d’afficher une binarité hétérosexuelle normée. Elle est illustrée ici tant par les rapports et les rôles respectifs qu’occupent Yukari et Sora au sein de leur couple que par le comportement des assistantes de Sora ou par celui des employés travestis des bars gays. Ce dernier élément quelque peu cliché est récurrent dans les œuvres de Tsukasa Hojo, qui semble confondre orientation sexuelle et identité de genre.

Family Compo n’en reste pas moins une œuvre superbe, originale et pleine d’humour, servie par le graphisme réaliste et fouillé auquel nous a habitué-e-s Hojo. Cette série ose surtout aborder les questions du genre, et propose une image valorisante des personnes transidentitaires, à travers cette famille si chaleureuse et pleine d’amour à laquelle on s’attache rapidement.

Tania Charrier