Le 22 juillet, Barack Obama a annoncé la fin effective le 20 septembre prochain de la politique Don’t ask, Don’t tell (DADT), qui interdit aux militaires homos de faire leur coming-out.

Peu de temps auparavant, nous avions demandé au Lieutenant Dan Choi comment il vivait l’abrogation imminente de cette loi – en vertu de laquelle il a été exclu de l’armée, qui était toute sa vie –, de revenir sur le pourquoi et le comment de son coming-out, et sur les raisons qui l’ont poussé à s’engager. Voici ses réponses.

L’abrogation de DADT est ton principal cheval de bataille, les efforts des militant-e-s semblent avoir enfin porté leurs fruits mais il a fallu que la Justice s’en mêle, le chemin a été (très) long. Les décisions de justice dans notre lutte pour les droits civils ont toujours montré le chemin vers l’égalité des droits, parce que la raison d’être du pouvoir judiciaire est de «protéger les droits de la minorité de la tyrannie de la majorité». Nous avons tiré les leçons de la naissance de l’activisme pour les droits civils du siècle passé.

Quand les Japonais-américains étaient arrêtés et internés lors de la Seconde Guerre mondiale, ils ont répliqué par des batailles juridiques historiques, qui ont été suivies d’efforts pour l’intégration dans les écoles, le mariage interracial et d’autres combats qui forment l’histoire de la recherche de la justice en Amérique, une véritable source d’inspiration. J’espère que l’affaire en question, les Log Cabin Republicans c. les États-Unis, ne s’arrêtera pas là, afin que nous puissions instituer une politique de non-discrimination dans les forces armées américaines. La France, tous les pays de l’Otan sauf la Turquie, et la majorité des forces armées modernes ont des systèmes de protection de leurs troupes. Il est temps que les Américains, qui se targuent d’être leaders dans ces domaines, se montrent à la hauteur des alliances qu’ils créent et où l’égalité est de rigueur.

Que t’inspire l’abrogation de DADT? L’abrogation de la loi justifie notre sacrifice. Souvent les militants perdent foi en leur gouvernement et c’est compréhensible, parce que les politiques prennent rarement les bonnes décisions pour les bonnes raisons. J’ai moi-même perdu ma foi dans mes leaders politiques mais je n’ai jamais perdu la foi dans mon pays et les idées qu’il défend. Ces idées sont éternelles, et il ne tient qu’à nous de travailler à ce que les promesses de l’Amérique deviennent une réalité pour tou-te-s les citoyen-ne-s.

Tu es devenu célèbre au moment de ton coming-out, surtout lorsque tu es passé dans The Rachel Maddow Show. Pourquoi avoir fait ton coming-out à ce moment-là? Et t’attendais-tu à ce qu’il prenne une telle ampleur? Je suis tombé amoureux. Je n’étais célèbre qu’auprès d’une personne et c’était suffisant, parce que l’amour est un objectif dont la valeur est estimée à juste titre plus élevée que tous les trésors du combat ou de la politique. Je me suis dit: depuis 10 ans je cache ma vérité dans le placard, et c’est douloureux. Mais comment puis-je imposer ça à quelqu’un d’autre? Quelqu’un que j’adore, que je soutiens, avec qui je grandis, avec qui je partage de l’amour et une intimité? C’est injuste et cruel. Cela va à l’encontre même de notre nature d’êtres humains conscients.

Il fallait donc que je sorte du placard. Je l’ai dit à mes parents et cela a ouvert les vannes. Ce sont des immigrants coréens évangéliques baptistes stricts. Dire qu’ils en ont chié dans leur froc est un euphémisme. «Il n’y a pas de Coréen gay», a hurlé ma mère. «C’est le péché numéro un!», a renchéri mon père. Parler à Rachel Maddow après ça, c’était facile. Je n’avais aucune expérience des médias: j’ai été soldat toute ma vie adulte. Pourquoi aurais-je étudié le militantisme, ou la désobéissance civile? J’ai étudié l’obéissance militaire.

Mais l’émission de Rachel Maddow a aussi été une expérience traumatisante: c’était la première fois que je portais du maquillage. Je me suis dit: Oh non, cette fois je l’ai fait. C’est le point de non-retour! Maquillage et projecteurs… On ne fait pas plus gay! J’ai plaisanté avec le producteur. Rachel est arrivée. Je ne savais pas qu’elle était lesbienne jusqu’à ce que le producteur me le rappelle. Mes camarades de promo à West Point se moquaient de moi parce que je ne regardais jamais la télé, et comme j’avais vu son émission sur YouTube, je pensais qu’il s’agissait de MSNBC sur internet. Alors je me disais, il n’y a pas de quoi en faire un plat. Les lesbiennes du groupe de West Point m’ont taquiné, «On va te retirer ta carte de gay!». Je me suis assis dans le fauteuil et je lui ai dit les trois mots illégaux: «Je suis gay», et j’ai même cité la loi exacte que j’étais en train de violer. Il fallait que je le fasse de cette façon parce que pendant les deux mois qui ont séparé mon coming-out à mes parents et cette interview, je suis allé dans des bars gays et j’ai demandé aux gens ce qu’ils savaient des droits des homos. Et ils me disaient, «Oh, au moins, on peut servir dans l’armée». Je répondais, «Quoi?! Vous ne savez vraiment pas?».

J’étais donc décidé à d’abord apprendre la vérité à ma propre communauté sur ses droits civils dans ce pays. Malheureusement, de nombreux homos n’accordent pas beaucoup d’attention à leurs droits civils. C’est en grande partie dû au fait qu’ils vivent des vies confortables et privilégiées et à leur aversion envers tout ce qui peut être douloureux ou leur rappeler leurs problèmes. C’est parfois compréhensible, mais cela me rappelle Harriet Tubman, la grande abolitionniste et l’une des figures principales du Chemin de fer clandestin pour les esclaves afro-américains, qui a dit: «J’ai sauvé un millier d’esclaves; j’aurais pu en sauver un autre millier, si seulement ils avaient su qu’ils étaient esclaves». J’avais donc le sentiment qu’il était important d’expliquer de façon spectaculaire la vérité aux miens. J’avais le sentiment que c’était le seul moyen d’avoir un impact quelconque au-delà de nos placards de suffisance tranquille. Je ne me voyais pas comme un militant des droits civils, ni comme un fauteur de trouble à ce moment-là. Il m’a fallu peut-être un an pour me dire militant. J’ai suivi mes instincts militaires: fais les choses en grand ou rentre chez toi. Mener la mission à terme. Jusque-là, pas de repos pour les braves. Poursuis la lutte, soldat. Ce qui t’a amené à la guerre ne te fera pas gagner la guerre. Tant de leçons militaires.

Tu es quelqu’un de très instruit [Dan Choi est diplômé de West Point, parle couramment arabe, étudie actuellement à l’Université de Harvard…]. Pourquoi, selon toi, l’armée américaine voudrait-elle se priver de tes compétences? Je ne suis pas le mieux placé pour répondre à cette question. Il faudrait la poser à l’armée, ou au Président.

Quand tu as été réformé, tu as perdu ce qui comptait le plus dans ta vie. Comment vis-tu cette perte? Cela ressemble beaucoup à ce qu’on ressent lorsque l’on perd des camarades, ou à la mort d’amis. On a envie d’en parler, puis plus du tout. Le problème avec le fait de m’être exprimé si publiquement, c’est qu’il n’y a plus de vie privée. Pas de temps pour le deuil. Je n’ai jamais pleuré devant les caméras, mais pour être franc, je me désagrégeais à l’intérieur et ne ressentait que le vide de ma vie volée. Tout ça parce que j’ai suivi le Code d’honneur (Ne pas mentir, ni tolérer le mensonge), et ma seule issue, c’était l’action.