«L’homosexualité est une erreur biologique et devrait être traitée», a déclaré le ministre turc chargé des Femmes et de la Famille en 2010. Quelques années plus tôt, le porte-parole de l’actuel Premier ministre considérait que «les homosexuels ne peuvent être membres du parti» majoritaire. En revanche, «ils peuvent faire le leur». Quant aux droits des LGBT, le député Dengir Mir Firat estime que «le XXIe siècle n’est pas prêt à voir de tels amendements. Les droits des LGBT seront peut-être protégés au XXIIe siècle».

16 MEURTRES HOMOPHOBES OU TRANSPHOBES EN 2010
Tous ces propos ont été retranscrits dans un rapport d’Amnesty International publié la semaine dernière. Intitulé Ni une maladie, ni un crime: les LGBT de Turquie demandent l’égalité, il met en lumière les difficultés rencontrées au quotidien par ces personnes en Turquie. 16 personnes auraient été assassinées en raison de leur orientation sexuelle ou de leur identité de genre supposée en 2010.

L’homosexualité n’est pas pénalisée par la loi turque. Et la gay pride défile chaque année à Istanbul depuis dix-neuf ans. La dernière édition a rassemblée 5000 personnes, d’après Milena Buyum d’Amnesty International, et s’est tenue sans incident notable, comme l’a raconté la yaggeuse Tonk. L’homophobie passe par d’autres biais, notamment par le pouvoir judiciaire. L’organisation non-gouvernementale pointe du doigt de nombreuses violations des droits des personnes LGBT, que ce soit dans leur accès au logement, dans leur vie professionnelle ou dans leurs rapports avec la police et la justice.

L’homophobie s’exprime notamment à la télévision où toute allusion à l’homosexualité est susceptible d’être réprimée. Une chaîne de télévision est ainsi poursuivie par le Conseil supérieur de la radio et de la télévision pour avoir diffusé la scène du mariage entre deux hommes dans Sex and the City 2, au motif que ces images «violent les valeurs nationales et spirituelles». On ignore de quelles valeurs se prévaut cette autorité, mais elle n’a pas besoin de le préciser: même si aucune loi n’interdit ces images, l’interprétation du pouvoir judiciaire est souveraine. Et homophobe.

Des agents de la fonction publique en ont fait l’expérience. D’après le rapport, plusieurs ont été licencié-e-s sur le fondement de leur homosexualité. Pour y parvenir, l’État a eu recours à l’article 125 de la loi sur la fonction publique. Cet article interdit les «comportements immoraux et déshonorants» parmi les agents publics. D’après les juges, l’homosexualité fait partie de ces comportements. De la même façon, un policier a été révoqué pour avoir eu des relations avec un autre homme. La pénalisation n’est pas présente dans les textes mais elle existe bel et bien.

AUCUNE DISPOSITION LÉGALE SPÉCIFIQUE
Dans le corpus légal turc, il n’existe qu’une disposition qui nomme spécifiquement les personnes homosexuelles. Il s’agit d’une disposition sur le service militaire. L’homosexualité y est assimilée à une «déviance psycho-sexuelle» qui rend la personne «inapte» à prendre les armes. Pour légaliser cette exemption, la Turquie s’appuie sur le Manuel diagnostique et statistique des troubles mentaux, publié par l’Association américaine de psychiatrie. Seulement, elle utilise l’édition datant de… 1968. L’homosexualité a été retirée de ce Manuel en 1973. Sur la base de cette règle, tout homme homosexuel peut demander à ne pas effectuer son service militaire.

Mais pour obtenir cette dérogation, encore faut-il prouver son homosexualité… Cela peut notamment passer par un examen anal. Et si l’on refuse de s’y soumettre, on doit alors intégrer l’armée malgré tout. Plusieurs homosexuels ont témoigné à Amnesty International au sujet des tâches humiliantes et pénibles qui leur ont été attribuées du fait de leur orientation sexuelle. Si l’autorisation de ne pas servir est accordée, les autorités de la commune de résidence du candidat qui a obtenu l’exemption sont informées qu’il est homosexuel. Ces hommes exemptés rencontrent également des difficultés dans leur accès à l’emploi. Lors des entretiens d’embauche, l’attestation de service militaire est très souvent requise. Ne pas en disposer n’est pas un crime en soi, mais les employeurs devinent sans trop de peine les raisons de l’exemption.

«SI VOUS ÊTES GAY, VOUS ÊTES POUR LE VIOL»
Les discriminations sont aussi présentes dès lors que des personnes LGBT tentent de faire valoir leurs droits en justice. Agresser une personne homosexuelle peut constituer une circonstance atténuante dans l’interprétation du juge. Poursuivre les auteurs de crimes homophobes est par ailleurs une mission que la police turque effectue avec beaucoup de parcimonie. Accompagnés par une victime, des activistes LGBT ont porté plainte à l’encontre d’un présumé violeur en série, soupçonné d’avoir agressé plusieurs homosexuels et une personne transsexuelle. Selon Amnesty International, la police leur a alors rétorqué: «Si vous êtes gay, vous êtes pour le viol». L’existence même du viol allégué a été remise en question lorsqu’un agent de police a demandé à la victime: «Si vous avez été violé, pourquoi vos vêtements ne sont pas déchirés?».

Les transgenres font partie des cibles les plus fréquentes des violences policières. D’après une étude menée par une association sur place, plus de 89% d’entre elles disent avoir été victimes de violences physiques au cours d’une garde à vue. Une note interne de la police datant de 2006 encourage les forces de l’ordre à arrêter et rechercher les «travestis» dans la rue.

Par ailleurs, dans une volonté affirmée de contenir les femmes transsexuelles dans certains quartiers d’Istanbul, la police les verbalise et leur impose des amendes quand elles se trouvent dans certains quartiers, généralement les plus huppés. Si elles y habitent, la police les harcèle pour qu’elles en partent. À une femme trans’ venue porter plainte pour mauvais traitement, un officier de police a répondu: «Je ne fais que prendre des notes. Plaignez-vous tant que vous voudrez, il ne se passera rien».

Chargée de ce rapport pour Amnesty International, Milena Buyum a indiqué à Yagg qu’il n’y a pas eu «de réponse officielle à ce jour». Quant à l’ambassade de Turquie en France, elle ne peut s’exprimer à ce sujet sans en référer au gouvernement turc auparavant.

L’intégralité du rapport (en anglais) est disponible ici.

Photo Mehmet Kerem Tuncay