Martine Gross

Il y a quelques semaines les deux sociologues et chercheuses au CNRS Martine Gross (également présidente honoraire de l’APGL, l’association des parents gays et lesbiens) et Dominique Mehl publiaient une étude intitulée Homopaternités et gestation pour autrui dans la revue Enfance, famille et génération. Cette étude porte sur le parcours de gays qui ont décidé de vivre une paternité et qui ont eu recours à une mère porteuse, à partir des témoignages de 39 personnes. Explications et précisions par Martine Gross.

Comment est née l’idée de cette étude? Comme souvent, l’idée est venue de plusieurs points. J’avais déjà réalisé plusieurs études quantitatives et qualitatives sur l’homoparentalité mais à chaque fois la population des enquêtés était surtout féminine. J’avais envie de travailler davantage sur l’homoparentalité au masculin.

Lorsque la dernière enquête, qui portait sur les grands-parents en contexte homoparental, a été publiée, les hommes de l’APGL qui avaient recours à la GPA (gestation pour autrui) étaient devenus assez nombreux pour qu’une étude soit envisageable. L’un d’eux me l’avait suggéré et j’ai pris la suggestion au sérieux.

Pourquoi ce sujet en particulier? La GPA suscite beaucoup de débats et d’interrogations. Même ceux qui seraient favorables à l’encadrement légal de la GPA (par exemple le groupe sénatorial en 2008) la réservent aux couples hétérosexuels. Certains se sont opposés à l’ouverture de l’accès à l’AMP (assistance médicale à la procréation) pour les femmes seules et les lesbiennes car au nom de l’égalité, cette ouverture aurait pour conséquence l’ouverture de la GPA aux gays. De fait le recours à la GPA par les gays est utilisé comme repoussoir par ceux-là même qui seraient plutôt favorables à la légalisation de la pratique. Je trouvais important de montrer que cela existait déjà, de pouvoir décrire des expériences vécues et que l’on puisse s’appuyer sur une étude pour parler de la réalité du recours à la GPA par les gays, plutôt que de continuer à le diaboliser.

Pourquoi vous êtes-vous associée à Dominique Mehl? Nous partageons de longue date des intérêts communs, nous avons participé ensemble à des travaux collectifs. Dominique Mehl s’intéresse particulièrement à tout ce qui touche à la bioéthique. Elle m’avait un jour confié son souhait de travailler avec moi sur les mères porteuses américaines. Ce projet, faute de budget, n’a pas pu voir le jour. Mais c’est ainsi qu’est née l’idée de travailler ensemble sur la paternité gay et la GPA.

Comment avez-vous choisi la méthode utilisée (entretiens semi directifs), les agents qui composent l’échantillon, et les thèmes présents dans la grille thématique? L’enquête qualitative et donc le choix d’entretiens plutôt que de questionnaires nous a semblé pertinent compte tenu de la faiblesse numérique de l’échantillon, pour obtenir la diversité des points de vue.

Pour constituer l’échantillon, nous avons diffusé une annonce au sein de l’APGL. Nous nous sommes rendues à des réunions de pères et futurs pères en projet de GPA pour les informer de notre souhait de mener cette étude. Des personnes se sont proposées pour témoigner. Nous avons continué de constituer l’échantillon jusqu’à obtenir une représentation diversifiée des projets: GPA, MPA [maternité pour autrui, où l’enfant est conçu avec l’ovocyte de la gestatrice, contrairement à la GPA, où l’enfant n’a aucun lien biologique avec la gestatrice, ndlr], projets non démarrés, projets en cours, projets aboutis.

Les thèmes quant à eux ont fait l’objet d’échanges entre Dominique et moi à partir de la littérature existante et de nos propres enquêtes antérieures.

Il y a des thèmes bien précis et structurant présents dans le cheminement vers la parentalité: la découverte de l’homosexualité, son acceptation, sa révélation, puis le désir d’enfant, le choix de la méthode pour accéder à la paternité et enfin la place accordée ou non à l’image de la mère biologique. Quels sont selon vous les points saillants des témoignages récoltés? Je ne saurais que trop conseiller au lecteur de lire l’étude elle-même, mais pour le dire en quelques phrases: réaliser son désir d’enfant prend du temps car les étapes précédentes, découvrir, assumer son homosexualité, revenir sur la renonciation éventuelle à laquelle on s’était résigné, ne se font pas en un jour.

Le choix de recourir à la GPA est fondé sur deux motivations: souhait de ne pas dépendre d’un tiers pour accéder à son enfant, souhait de pouvoir «paterner» à temps plein depuis le plus jeune âge. Par ailleurs, les témoignages de coparentalités conflictuelles ou les difficultés liées à l’adoption ont conduit à écarter ces autres modalités d’accès à la paternité. Pour beaucoup (mais pas tous), le projet de paternité en GPA est un projet de couple. Ceci représente un changement par rapport aux enquêtes précédentes dans lesquels les projets étaient davantage des projets individuels de coparentalité même lorsque le futur père était en couple. Le souhait d’avoir un enfant biologique, même s’il se retrouve chez plusieurs, n’est pas systématique, alors qu’on aurait pu penser que le recours à la GPA signifiait un désir de transmission biologique.

Concernant la gestatrice et la donneuse d’ovocyte, il existe une grande diversité d’attitudes selon les représentations que les enquêtés se font de ce qu’est une mère. Pour certains, une mère est celle qui s’occupe de son enfant au quotidien. Leur enfant né d’une GPA n’a pas de mère. Pour d’autres, un enfant a une mère, celle qui lui a donné la vie. Ceux-là auront généralement opté pour une «maternité pour autrui» (MPA) et non une GPA. Dans ce cas, une seule femme, à la fois gestatrice et donneuse d’ovocyte, a contribué à la venue au monde de leur enfant. Ils ont souvent fait ce choix parce qu’ils trouvaient plus simple d’expliquer l’histoire de sa conception à l’enfant lorsqu’une seule femme avait contribué à sa naissance. Enfin pour d’autres encore, l’enfant aura deux mères, la gestatrice et la donneuse d’ovocyte.

On ressent dans votre étude une omniprésence du poids des représentations, celle de la maternité et du lien biologique particulièrement. Quel rôle jouent les représentations sociales dans chaque étape qui mène à la parentalité? Si les hommes de l’étude se sont affranchis de la représentation selon laquelle seules les femmes seraient à même de prendre soin de très jeunes enfants, s’ils s’autorisent à se penser comme deux pères, si pour la plupart la paternité biologique ne fait pas d’ombre à la paternité sociale, un père social est autant père que le père biologique, les représentations selon lesquelles tout enfant a une mère, la femme qui l’a mis au monde, imprègnent les discours de nombre d’entre eux. Ce sont ces représentations qui sont à l’œuvre lorsqu’ils expliquent les motivations de leur choix de recourir à une GPA ou à une MPA.

Vous vous êtes concentrées sur des hommes qui ont fait le choix de fonder une famille sans femme, ce mouvement a-t-il des conséquences sur la représentation de la famille, du rôle assigné à chacun des deux sexes au sein de la famille, etc.? Que des hommes puissent fonder une famille sans femme peut infléchir les représentations sexistes qui assignent les femmes aux tâches domestiques et parentales et démontrer que les compétences parentales ne sont pas sexuées, n’ont rien de «naturellement» féminin ou masculin. Par ailleurs, la maternité fait partie de la construction sociale de la féminité, on ne serait véritablement une femme qu’après avoir connu la maternité. La paternité, en revanche, n’est pas un marqueur de la masculinité. On n’est pas spécialement plus homme en étant père. Aussi, que des hommes puissent prendre soin de jeunes enfants sans femme à leurs côtés peut contribuer à changer ses représentations.