Treize ans se sont écoulés depuis la tragique histoire de Matthew Shepard. En 1998, ce jeune étudiant américain avait été sauvagement torturé puis laissé pour mort par deux jeunes rencontrés plus tôt dans la soirée. Quelques semaines plus tard, la troupe du Tectonic Theater Project avait décidé de se rendre à Laramie, ville où le drame a eu lieu, afin d’interroger les habitant-e-s sur le sujet. Des 400 heures d’interview réalisées est née une pièce, The Laramie Project, dont les dialogues sont intégralement tirés des échanges avec les habitant-e-s de Laramie.

L’association étudiante LGBT Melting Pomme de Caen a eu l’idée de reprendre ce projet en France. Les premières représentations de Notre Projet Laramie ont eu lieu il y a tout juste deux mois, et voilà que la tournée s’achève déjà: il ne reste plus qu’une représentation sur le planning de l’association, le 17 juin à Caen. Loïc Frossard, président de l’association en dit plus sur Yagg (voir aussi des photos en fin d’interview).

Pourquoi avoir voulu présenter cette pièce en France? J’avais 16 ans quand Matthew Shepard a été enlevé puis tué, en 1998. Grâce à l’emballement médiatique et aux premiers sites internet communautaires, cette nouvelle a pris une tournure symbolique. Des milliers d’ados qui arrivaient tant bien que mal à trouver un peu de bonheur sur la toile y apprenaient en même temps qu’ils pouvaient être flingués pour avoir simplement vécu leur vie. Quelque temps plus tard, une troupe de théâtre est allée à Laramie, là où ça c’était passé, et ils ont mené des interviews. Véritable document théâtral, le texte de la pièce reprend mot pour mot ces témoignages.
Ce n’est pas la première fois que le Projet Laramie est présentée en France. Il a été adapté en 2006 et présentée à Paris par une troupe professionnelle dirigée par Hervé Bernard Omnes qui sera présent à nos côtés le 17 juin. J’ai assisté à ce spectacle et j’ai été très touché. J’ai voulu que la pièce soit présentée à l’Université de Caen parce que finalement Matthew était lui aussi un étudiant, lui aussi dans une ville de province plutôt banale… Son histoire parle aussi de nous.

Comédiens amateurs ne disposant que d’un temps limité, nous avons sélectionné des tableaux dans le texte original et avons ajouté des extraits d’archives TV commandés aux États-Unis qui illustrent les temps forts de l’affaire. C’est pourquoi il s’agit de notre Projet Laramie!

Pensez-vous que cette pièce soit toujours d’actualité en France en 2011? Une pièce, c’est un jeu sur l’imaginaire, l’esthétique et l’émotion qu’aucun autre média ne permet. On ne fait pas passer la même chose sur une affiche ou dans une conférence… Il faut donc présenter cette pièce à Caen et partout ailleurs et renouveler nos moyens d’expression et donner une nouvelle fraicheur à la lutte contre l’homophobie. Tant que les discriminations seront d’actualité, un tel travail le sera aussi.

Plusieurs représentations ont déjà eu lieu, comment la pièce a-t-elle été reçue? L’accueil a été excellent! Le premier soir, nous avions vendu plus de tickets qu’il n’y avait de sièges dans la salle ! Dans une scène, je campe le personnage d’un homme d’église très conservateur, qui affirme «J’espère qu’avant de sombrer dans le coma, Matthew Shepard a pris le temps de repenser à la parole de Dieu». Je ne m’attendais pas à entendre quelques rires (d’indignation) dans le public, mais à ce moment-là je me suis dit «Ok, on a réussi!».

Je pense que le spectacle «marche» puisqu’il est porté par d’authentiques militants qui ont travaillé dur pour que le message passe efficacement. Et aussi parce que nous avons été encadrés par Jonathan Le Bourhis… qui, lui, est professionnel. (rires) Cela est passé par plus de sept heures de répétitions, parfois très techniques, chaque semaine pendant plusieurs mois. Je suis extrêmement fier de l’engagement des onze bénévoles impliqués!

Quel public avez-vous l’impression d’avoir principalement touché? La vie serait bien plus facile si les homophobes ouvraient spontanément leur esprit en assistant à des spectacles contre les discriminations! (rires) Évidemment, il y avait dans la salle des militants comme nous… Mais les premières représentations ont eu lieu au cours d’un festival et beaucoup de curieux qui étaient déjà là sont restés pour découvrir notre travail.