Après l’affolement et la mobilisation hyperactive sur internet (une hyperactivité salutaire dans bien des cas, comme peuvent en témoigner certaine-s réfugié-e-s LGBT), voici donc le temps du doute: la blogueuse lesbienne la plus célèbre de Syrie, Amina Arraf, existe-t-elle vraiment?

Internet, terre de tous les fantasmes, permet en effet à qui veut de créer son blog et d’y raconter ce qui lui chante (oui, vous pouvez même le faire sur Yagg). Le fait que la photo reprise par nombre de médias (dont Yagg) représente en réalité une autre personne n’a fait qu’amplifier le doute.

FAUX BLOG?
D’autres questions se posent: si Amina Arraf a vraiment été kidnappée ou arrêtée par la police, pourquoi son blog, A Gay Girl in Damascus (hébergé sur Blogger, la plateforme de blog de Google), est-il encore en ligne? La page de soutien sur Facebook ne servirait-elle pas à créer un fichier d’activistes LGBT? Personne ne semble avoir rencontré Amina Arraf, pas même celle qui a été présentée comme sa petite amie, et toutes les interviews ont été réalisées par mail. A contrario, à quoi servirait de créer un faux blog?

POSTS CRÉDIBLES
La BBC a interviewé un activiste syrien
vivant à Londres, Mahmoud Hamad (mais est-il vraiment qui il dit être?), qui juge les posts publiés sur le blog d’Amina Arraf crédibles: «Sa façon d’écrire, sa sophistication, sa connaissance profonde de la société syrienne et de ce qui se passe – d’un point de vue politique actuellement en Syrie – laissent à penser que cette personne est vraiment militante politique et homosexuelle», explique-t-il, tout en reconnaissant que les textes pourraient tout aussi bien avoir été écrits par un homme ou par un groupe de personnes. Dans la vidéo, visible sur le site de la BBC, il justifie aussi notamment l’utilisation d’une fausse photo dans un état policier. «Qui vous êtes quand vous êtes un cyberactiviste n’a pas vraiment d’importance, souligne-t-il. Ce qui compte, c’est votre alter ego.»

LIBERTÉ DE PAROLE
Nous n’avons à ce jour aucune réponse à ces questions, et il est possible que nous n’en ayons jamais. Dans ce genre d’affaires, chacun-e ne peut se fier qu’à son bon sens et à son instinct, avec sans doute des résultats différents pour chacun-e. En effet, avec le recul, peut-être aurions-nous dû nous interroger sur le fait qu’une photo d’une blogueuse censée se cacher soit aussi facilement disponible sur internet. Mais le fait que personne n’admette connaître Amina Arraf IRL («in real life») n’est pas un argument suffisant pour décider qu’elle n’existe pas. Il n’est pas déraisonnable d’envisager que ses ami-e-s ne veuillent pas la dénoncer, il n’est pas déraisonnable pour des journalistes de réaliser par mail une interview d’une blogueuse dans un pays où la liberté de parole est loin d’être évidente, il n’est pas déraisonnable d’estimer qu’il vaut mieux lancer ou relayer une campagne de soutien à une personne que l’on ne connaît pas, peut-être pour rien, plutôt que de regretter de ne pas l’avoir fait le jour où son corps sera retrouvé.

L’info va vite sur internet, comme à la télévision ou à la radio. Parfois les journalistes se trompent. Parfois ils/elles doivent faire machine arrière et corriger une erreur, préciser un flou, voire retirer carrément une photo ou un article. Mais la crainte de se tromper ne doit pas empêcher de transmettre une information que l’on estime fiable. Si l’on peut, si l’on doit même se remettre régulièrement en question, douter, s’interroger, vérifier et revérifier, l’autocensure n’est pas une réponse. Et à ce jour, de même que l’existence d’Amina Arraf n’est pas prouvée, le fait qu’elle n’existe pas ne l’est pas non plus. Soyons prudent-e-s, mais ne prenons pas le risque de passer sous silence un enlèvement scandaleux par peur d’être victimes d’une imposture.

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