Dimanche, 23h59 (heure locale). La fête après la bataille, nous avons passé la journée à la campagne, juste à la frontière de Moscou. Pour remercier les militant-e-s, Nikolai Alekseev a invité tout le monde à un barbecue à la dacha de ses parents. Une vingtaine de minutes de métro, à peu près autant de bus, 10 minutes de marche en bordure de forêt, puis on s’enfonce un peu et là, le calme. Après la furie de la Pride, ça fait un bien fou.

La maison (trois petites pièces, toilettes au fond du jardin), construite par le grand-père de Nikolai au début des années 30, appartient désormais à sa mère. Dès notre arrivée, Nikolai nous montre où ne pas mettre les pieds, des fleurs ont été plantées. C’est la première fois depuis la réunion de jeudi soir que nous sommes tou-te-s ensembles, russes et étrangèr-e-s. La communication n’est pas simple mais tout le monde en rigole. Yury accroche à la clôture le grand rainbow flag qui recouvrait la table lors de la conférence de presse. Je n’ai pas petit-déjeuné, il est 14h, je commence à avoir super faim. J’avale 2 cornichons (des vrais, des russes qui me rappellent mon enfance, pas des petits machins maigrichons), je bois un verre de Pepsi et j’enchaîne sur le vin blanc. Nikita, le boyfriend de Nikolai Baev épluche des pommes de terre, Kirill, le photographe de GayRussia, allume le barbecue, puis Sasha met les brochettes à cuire. Dans la cuisine, Tim et d’autres militants préparent des crudités, des piments. Il doit être 15h quand nous passons à table. Entre temps, d’autres militants sont arrivés, dont Alexey, avec son chien Gosha. Peter Tatchell, Dan Choi (que je n’aurais donc pas pu interviewer mais on s’en fiche, j’ai son portable 😉 ) et les deux petits Anglais ne sont pas venus.

Ce que j’écris est d’une banalité extrême après la journée d’hier, mais j’ai passé une excellente après-midi/soirée, on a mangé, bu (beaucoup pour certains), rigolé pas mal aussi. J’ai appris, par exemple, que pour avoir de bonnes notes en cours, il suffit parfois de payer. Au milieu de tout ça, j’ai réussi à interviewer Yury, Anna (qui m’a beaucoup remerciée, ça fait toujours bizarre parce que je fais juste mon travail) et Nikolai et à me faire dévorer par les moustiques. Au fil de la soirée j’ai commencé à me souvenir que j’avais un article à écrire, mais c’est la vie. Finalement, nous sommes rentré-e-s à minuit, d’où l’heure tardive de cette publication! Et je débute l’écriture de cet article dans la cuisine de notre appartement, où une quinzaine de personnes continue de discuter et où les adieux commencent.

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Et maintenant, un petit retour en arrière. Dans la tourmente de l’écriture de ce qui s’était passé à la Pride, j’ai oublié, je crois, de mentionner qu’Andy Thayer, du Gay Liberation Network de Chicago, faisait partie du petit groupe avec lequel je suis partie. Peter Tatchell, Norbert Blech (Queer.de), Maik et le petit Peter, qui n’étaient pas venus avec nous, sont allés directement à la mairie. Ils ont pris un chemin détourné et sont arrivés par le nord (notre appartement est un peu plus bas, au sud, entre la Mairie et le Kremlin). Maik, le petit Peter et Norbert ont laissé Peter Tatchell un peu avant la Mairie, pour aller voir s’il serait trop dangereux qu’il vienne, dans la mesure où les néo-nazis connaissent sa tête par cœur (Peter est arrêté tous les ans, il a été passé à tabac en 2007, il en vit encore les conséquences physiques). Mais lorsqu’ils sont retournés le chercher, ils ne l’ont pas trouvé. Le petit Peter voulait faire une action quand même, se faire arrêter si nécessaire, mais Maik et Norbert l’en ont dissuadé, estimant d’une part qu’en l’absence du plus expérimenté du groupe (Peter Tatchell), ce n’était pas raisonnable, et d’autre part qu’un tel risque n’était pas nécessaire puisque l’action au Kremlin avait déjà atteint le but recherché: la médiatisation internationale de la façon dont sont traitées les personnes LGBT en Russie.

Peter Tatchell a raconté par la suite, dans à peu près 25 communiqués, avoir très clairement vu la police et les néo-nazis travailler ensemble. Maik, notamment, a confirmé cette impression, de même que la présentatrice de la chaîne TV-Centre, Olga Bakushinskaya, sur son blog. Comme dit Louis-Georges Tin, les années précédentes la police laissait les néo-nazis tabasser les manifestant-e-s puis venait ramasser les morceaux, cette année elle s’est plus ou moins officiellement adjoint leurs services.

À propos de Louis-Georges, la vidéo de l’AFP montre son arrestation (après celles d’Andy et de Dan). Ce qu’on ne voit pas, c’est que cette arrestation a eu lieu pendant l’interview:

Si vous ne pouvez pas voir la vidéo ci-dessous, cliquez sur Violences à la gay pride de Moscou.

0h50. L’appartement est beaucoup plus calme, presque tout le monde est parti (à part mes colocataires temporaires). J’ai eu droit à plein de remerciements de Kirill et deux bisous sur la bouche de Sasha, un grand fan de Lady Gaga.

Une des réflexions qui est revenue plusieurs fois dans le groupe, c’est la surmédiatisation des arrestations d’activistes étrangers (cette médiatisation est le but de leur présence ici) par rapport à celles des militant-e-s russes, qui prennent tellement plus de risques, et qui seront toujours à Moscou la semaine prochaine, lorsque nous seront tou-te-s reparti-e-s. Voici donc, pour tenter de rééquilibrer un peu, les noms de celles et ceux qui ont partagé le fourgon d’Andy samedi: Tim Magomedov (25 ans), Alexey Kiselev (27 ans), Elzaveta Nikistina (23 ans), Alexandr Shiriaev (24 ans) et Andrey Zayzsev (25 ans).

On parle aussi pas mal d’Elena Kostyuchenko, la journaliste de Novaya Gazeta, en gros le seul journal d’opposition m’a expliqué Anna, qui s’est retrouvée sans le savoir dans le même fourgon qu’elle et sa copine. Le courage d’Elena Kostyuchenko, qui a fait son coming-out sur son blog vendredi et expliqué pourquoi elle serait à la Pride samedi (lire le post de Pas d’accord et le statut de Ruelle), impressionne tout le monde. Apparemment, elle est toujours à l’hôpital et devra y rester quelques jours. Elle et sa copine ont été arrêtées lors de la toute première partie de la Pride, vers le Kremlin. Elles brandissaient un drapeau arc-en-ciel et avaient accroché dans leur dos des pancartes disant «Je l’aime» avec une flèche dirigée l’une vers l’autre. Le statut d’idole pointe…

Hier soir, pour nous remettre de nos émotions, les organisateurs de la Pride avaient réservé une table pour nous dans une boite gay, le club Sharm, quelque part dans la zone. Après avoir encore attrapé des voitures au vol, nous y sommes arrivé-e-s vers une heure du matin. Un seul Russe s’est joint à nous, Sasha, qui parle très peu anglais mais se fait comprendre par gestes et avec de grands sourires. Nous sommes monté-e-s à l’étage, où nous attendait notre table, le DJ passait le Judas de Lady Gaga. J’ai enregistré un bon quart d’heure de musique avec mon iPhone, je voulais partager l’ambiance du club et le toast porté par Sasha, mais mon ordinateur ne reconnaît plus mon téléphone, il est trop vieux et dépassé par les mises à jour. Il faudra attendre mon retour au bureau…

Le club Sharm a deux niveaux et plusieurs salles, dont une consacrée au karaoke. J’ai pleuré de rire en regardant Logan, Andy Thayer et les deux jeunes Anglais Peter et Matthew, menés par Sasha, réaliser quelques chorégraphies complexes derrière des chanteurs d’un soir un peu interloqués. Dommage qu’il ait été interdit de prendre des photos (c’est le problème quand tout le monde est dans le placard). Pour la petite histoire, j’étais la seule femme de la bande, les hommes étaient à la vodka (excellente, j’en ai bu une gorgée), moi à la bière. Vous avez dit cliché?

L’anecdote du jour (qui date aussi de samedi): Louis-Georges m’a fait à dîner («gay pride en prison, pâtes au saumon»), et c’est Peter Tatchell qui a lavé mon assiette, lançant avec l’un de ses rares sourires «au fond de moi sommeille une femme au foyer».

Pour finir, pendant qu’Andy Harley s’occupe très gentiment de notre enregistrement, à Louis-Georges et à moi, pour l’avion de demain (départ de l’appartement à 9h30, arrivée prévue à Paris en fin d’après-midi), une touche personnelle – comme si tout ce carnet de bord n’en avait pas été rempli: ce reportage a été immensément riche en rencontres, en émotions bien sûr, en leçons – de courage, de journalisme et de réalisme. Cela fait des années que j’écris sur la gay pride de Moscou, je savais comment cela se passait, je savais ce qui m’attendait, mais le vivre, ça change tout. Mon regard sur ces événements, sur ces militant-e-s ne sera plus jamais le même, et il y a des chances pour que cela change aussi ma façon de voir la situation des LGBT en France, et ce que nous faisons pour qu’elle évolue.

C’était la première fois que je faisais un tel reportage, je ne sais pas encore si j’aurai envie de recommencer même si je suis très heureuse d’avoir été là et très fière de mon travail. Il va me falloir un peu de temps pour m’en remettre. Et pour ne plus avoir les larmes aux yeux à chaque fois que ma femme, mes parents, mon frère, mes ami-e-s, mes collègues (et amis), des yaggeurs/yaggeuses me remercient / me félicitent / disent qu’ils/elles sont fièr-e-s de moi. Je ne fais pas ce métier pour ça mais aujourd’hui plus que jamais, moi qui ai passé tant d’années à dire que je ne voulais pas devenir journaliste comme mes parents, je sais que je ne le fais pas par hasard.

Lire tous nos articles sur la gay pride de Moscou 2011.

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