Septième épisode de notre chronique en direct de la 64e édition du Festival de Cannes, avec notre envoyé spécial Franck Finance-Madureira, également organisateur de la Queer Palm.

L’événement du jour était le retour du grand Pedro sur la Croisette. Du pur Almodóvar à la sauce film de genre, ça fonctionne plutôt très bien. Et rencontre avec l’icônique Edwige Belmore, l’une des égéries des années 80 à l’honneur du documentaire de Jérôme de Missolz présenté à la Quinzaine des Réalisateurs, Des jeunes gens mödernes, film sur lequel on reviendra dès demain.

« LA PIEL QUE HABITO »: ALMODÓVAR CHANGE DE GENRE
Quand Almodóvar annonçait que son prochain film serait une adaptation du roman de Thierry Jonquet, Mygale, il faut bien avouer que cela laissait de nombreux observateurs bien sceptiques. C’était mal connaître Pedro Almodóvar et sa capacité à rendre sienne toute histoire qui tombe entre ses griffes. Avec La Piel que habito (« La Peau que j’habite »), le réalisateur espagnol surfe sur des thématiques qui lui sont chères: l’identité, le genre, la transsexualité, le désir, et ajoute une nouvelle dimension à son cinéma en se créant un cadre aux limites du fantastique.

Si l’intrigue doit absolument ne pas être dévoilée sous peine de réellement gâcher le plaisir de la première vision, on peut en tout cas dire que le film est absolument magnifique. Il joue formellement avec les codes du film fantastique et du film noir un peu fifties et une ambiance visuelle inspirée du travail de Louise Bourgeois.

Il offre à sa première muse, Antonio Banderas, un rôle de médecin obsessionnel et pervers qui nous rappelle à quel point c’est un grand acteur, on avait eu tendance à l’oublier depuis sa « carrière » hollywoodienne. Le film tranche avec l’œuvre d’Almodóvar par une esthétique plus froide, voire glacée mais le grand talent du réalisateur est toujours de chaque scène, de chaque plan dont certains resteront cultes: Banderas observant sa « créature » sur un écran géant, l’arrivée inopinée du « Tigre », la scène finale belle et « cut ».

Film en forme de transition (dans tous les sens du terme), La Piel que habito est un essai plutôt transformé d’Almodóvar vers des territoires visuels nouveaux et prometteurs. Sans jamais oublier un humour camp irrésistible et quelques auto-citations plutôt bien amenées. Sans doute pas de Palme d’Or pour Pedro mais la preuve que le cinéaste a encore énormément de choses à apporter et qu’il est tout à fait capable de se renouveler, de surprendre. Et ça, ça vaut tous les prix du monde.

Prochainement dans les salles.

Si vous n’arrivez pas à voir la vidéo ci-dessus, cliquez sur La Piel que habito – teaser.

UN CAFÉ AVEC EDWIGE BELMORE


Icône du Paris branché des années Bains-Palace à l’honneur du film docu-fiction de Jérôme de Missolz, Des jeunes gens mödernes, Edwige, successivement chanteuse, mannequin, et aujourd’hui décoratrice à New York, a bien voulu discuter un peu avec nous par une fin d’après-midi ensoleillée sur le moelleux salvateur d’un canapé.

Quand tu lis, par exemple dans le dossier de presse du film, « Edwige, icône des années 80 », ça provoque quelle réaction? Le truc, c’est qu’icône en français ça me paraît bizarre! Moi je ne parle plus français depuis 30 ans que j’habite aux États-Unis. Icône? C’est plutôt une conne des années 80! Quelque part, ça me fait rigoler et je n’arrive pas à saisir la vérité du truc. Mais effectivement je dois reconnaître, je ne vais pas faire semblant, que j’ai été une personnalité vue et reconnue des années 80. Si on veux appeler ça une icône, oui appelons ça une icône, mais pas trop conne en plus!

Et tu revois des gens de cette époque, vous continuez à vous fréquentez? Oui, bien sûr. On se voit moins souvent et on se parle moins souvent mais on pense les uns aux autres, et une fois de temps en temps on se revoit. En fait à chaque fois que je suis à Paris, de revoir Farida, ou Inès de la Fressange, Yves Adrien ou Paquita, des gens importants de ma vie mais aussi de ce qu’on appelait la bande des branchés des années 80, on se retrouve comme on s’est quittés. Il y en a qui ont beaucoup changé, qui se prennent la tête, qui sont devenus très riches, il y en a qui sont morts, mais on est toute une petite grappe à se retrouver comme à l’époque et quel que soit notre métier ou notre situation bancaire!

Est-ce qu’on peut dire que cette bande des branchés était un mouvement queer? Oui, c’est évident! Notre maman à tous, c’était Fabrice Emaer, avec tous mes potes, les jeunes garçons qui étaient homosexuels, on allait ensemble aux Bains, et puis il y avait toujours l’image du mec homo avec sa fag hag. Moi, ça m’intéressait parce qu’il y avait toujours de belles filles derrière mes copains pédés, alors je suivais et je ramassais! Tout le monde commençait à être plus ou moins dans la mode, on allait aux Bains Douches, au Palace, au Club 7, et c’est Fabrice qui nous a offert une vie de luxe sur un plateau d’argent. Des dîners, des open bars… Maintenant c’est super dur d’avoir un verre gratos!

Tu crois que ça s’est perdu ce côté où tout le monde se retrouvait dans les mêmes endroits qu’on soit homo, hétéro, artiste…? Oui, in the big picture, dans les grandes lignes absolument! Moi je ne vais plus en club à New York, c’est des clubs de clones, les mecs se ressemblent tous, les filles ont toutes le même look, les mêmes fringues. C’est pas drôle! Nous on se mélangeait. New York, c’est super straight maintenant! Il y a encore Suzanne Bartsch et Joey Arias, mais bon…

Si un yaggeur ou une yaggeuse avait l’ambition de devenir l’icône des années 2010, tu aurais un conseil avisé? Déjà il faut être soi-même, ne pas avoir peur de s’ouvrir, de se montrer, il faut éviter de faire partie d’une communauté de clones. Les clones des années 70, les gays de ces années-là, c’était normal, cela renforçait la cohésion, il fallait vraiment se serrer les coudes car il n’y avait aucune reconnaissance. Aujourd’hui, c’est plus ouvert, même si on se bat encore pour nos droits. Il faut se donner le droit d’être soi-même. Moi j’ai rien fait pour être connue, c’est juste ma personnalité, mon charisme peut-être. Mais j’ai toujours gardé l’âme ouverte et le cœur ouvert. Ça fait mal parfois, mais c’est beaucoup mieux de rester honnête et correct. C’est le mot à la mode en ce moment à New York, the correctness!

Prochainement dans les salles.

Textes et photo (Edwige) Franck Finance-Madureira

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