Extrait du Chapitre: « Je suis un homopoliticus, et alors ? »

« J’ai personnellement vécu le rapport complexe de certains militants communistes avec l’homosexualité. Ce souvenir se situe à la fin des années 1980. En 1989, le RPR me parachute pour conduire la liste gaulliste aux élections municipales de Bobigny, l’un des bastions du parti communiste en Seine-Saint-Denis. Ayant été élu conseiller municipal et président du groupe d’opposition, j’assiste avec mes collègues au premier conseil municipal qui suit les élections municipales. Alors que l’entrée de la salle du conseil est strictement réservée aux proches du maire PC, Georges Valbon, et aux militants de son parti – le public ordinaire n’a le droit d’assister à cette séance inaugurale que dans le hall d’entrée où un écran a été mis en place –, je retrouve derrière moi une petite dizaine de personnes visiblement en service commandé et qui ne cessèrent de faire des allusions à mon homosexualité supposée – sans en faire un secret, je ne l’avais pas encore rendue publique – durant toute la séance. Pendant cette campagne électorale, puis les suivantes à Bobigny, je retrouvais toutes mes affiches couvertes régulièrement de la même inscription : Pédé. J’eus même droit à un « Sale tante ». Un soir, je surpris personnellement les militants PC prenant un immense plaisir à barioler de rose mes affiches… À l’époque, comme je l’ai raconté dans On m’a volé ma vérité [15], je dus même changer mon numéro de téléphone et me mettre sur la liste rouge tant les messages anonymes inondaient mon répondeur.

Dès mon élection en 1989 dans le chef-lieu de la Seine-Saint-Denis, je ne manque pas une occasion de rappeler la nécessité pour notre ville de s’investir dans la lutte contre le sida. Cela fait sourire plus d’un élu du conseil, car, pour certains d’entre eux, seul un homosexuel peut alors s’intéresser au sida – on était pourtant en 1989, huit ans après les débuts officiels de la pandémie ! Il faut d’ailleurs attendre 1995 et l’élection d’un nouveau maire, soit six ans après ma première élection, pour que la ville prenne enfin en compte la lutte contre le sida dans sa politique – la Seine-Saint-Denis était pourtant le troisième départe- ment métropolitain le plus touché par le VIH. Il faut reconnaître que le nouveau maire, Bernard Birsinger, était d’une nouvelle génération. Il a toujours – et je sais qu’il a subi remarques et pressions de certains de ses amis de la majorité –, soutenu l’action d’Élus locaux contre le sida (ELCS) [16].
Durant mes douze années de mandat, je subis le harcèlement judiciaire d’une maire adjointe communiste qui m’accusait à tort de l’avoir traitée de folle et de menteuse en conseil municipal. Elle perdit tous ses procès contre moi et me garda une haine tenace. Lors d’un conseil municipal, elle se crut très spirituelle de lancer : « Monsieur Romero, je sais que vous n’aimez pas les femmes, mais ce n’est pas une raison pour me couper la parole… » Cette sortie provoqua un fou rire général comme jamais le conseil municipal – souvent tendu – n’en avait connu. Enfin, lors des élections municipales de 1995, mon directeur de campagne est mon fidèle ami Philippe Lohéac. Des militants communistes s’amusaient souvent à nous accueillir bruyamment sur les marchés d’un tonitruant : « Eh bien ! voilà Roméo et sa Juliette ! »
Aujourd’hui, avec ces anecdotes vécues sur le terrain, je ne mets évidemment pas en doute le combat actuel sans concessions du PC contre l’homophobie, mais je ne peux oublier qu’une élue communiste a régulièrement tenu des propos blessants et homophobes à mon égard pour le grand plaisir de quelques militants communistes qui s’installaient derrière moi – cela était à l’évidence organisé – et ne rataient jamais une occasion de me traiter de « sale pédé ». C’était en 1989 dans un fief communiste et au début des années 1990 ! Hier, presque !

[15] On m’a volé ma vérité – Le Seuil – 2001.
[16]. Élus locaux contre le sida (ELCS) est une association que j’ai créée en 1995 avec notamment Philippe Lohéac pour mobiliser les élus dans la lutte contre le sida, et dont Sheila est la présidente d’honneur. L’association réunit 14 000 élus de toutes tendances et tente de maintenir un bruit de fond autour du sida. J’en suis à mon 16e tour de France contre le sida afin d’entretenir la mobilisation des élus. En 2011, plus de 33 millions de personnes vivent avec le sida dans le monde – 160 000 en France – et 2 millions en meurent tous les ans (www.elcs.fr).

Extrait du chapitre: « Des années sida au vote du Pacte civil de solidarité »
« L’homosexualité était une question de société qui faisait enfin débat dans tout le pays. Mais aussi et surtout de plus en plus consensus. Au grand dam de Christine Boutin qui ose déclarer : « Toutes les civilisations, qui ont reconnu et justifié l’homosexualité comme un mode de vie normal ont connu la décadence.» On aimerait d’ailleurs savoir à quelle société la pasionaria anti-PaCS fait allusion ! Ceci dit, même la très pieuse Boutin reconnaît que ce débat a « décrispé le tabou de l’homosexualité en France » allant même jusqu’à reconnaître à l’occasion des dix ans du PaCS que « l’homosexualité n’est plus regardée de la même façon en France ».
Et pourtant, au Parlement – à l’Assemblée nationale comme au Sénat –, l’évolution de l’opinion ne touche toujours pas les élus qui vont en plus commettre bien des dérapages verbaux : « Les pédés, je leur pisse à la raie ! » éructe Michel Meylan, député de Haute-Savoie, à la buvette de l’Assemblée en plein débat sur le PaCS. « Alors, stérilisez- les ! » ose un autre député RPR dans l’hémicycle le 7 novembre 1998. Propos attribués par le Journal officiel à l’actuel ministre UMP Pierre Lellouche, ce qu’il démentira plus tard. […]
Éric Doligé, député du Loiret, n’hésite pas à amuser ses collègues en demandant sérieusement : « Peut-on imaginer une société composée de couples d’hommes et de femmes ? Qu’on m’explique alors comment seront conçus les enfants ! » poursuivant « l’homosexualité est un fait, qui n’est pas à combattre, mais sa propagation et sa publicité le sont ». Dans la même veine, l’ancien ministre Christian Estrosi, actuel député-maire UMP de Nice, ne fait pas dans la dentelle : « Ce projet est pernicieux car il déstabilise la société. Alors que les jeunes n’ont plus de valeurs, que de plus en plus de jeunes tuent, violent, volent… » et, en écho, son collègue du Val-d’Oise, Philippe Houillon, répond péremptoire : « L’engrenage est irréversible et c’est celui de la décadence ». Rien que ça !
« Si un jour, il me venait l’idée de me pacser avec un homme, je comprendrai que mon épouse ne veuille pas que j’aie la garde de ma fille », assure crânement Jean-Claude Lemoine, député de la Manche. Et Jacques Myard des Yvelines, jamais à court d’une provocation pour s’illustrer auprès des médias – il est affublé du surnom M. Communiqué par les journalistes parlementaires : « Vous allez accorder des droits et des créances sur la société à des gens qui ne lui apportent rien […], c’est la pagaille mentale qui vous caractérise », lance-t-il aux socialistes qui, selon lui, « se reconnaissent dans la décadence ».
Bernard Seillier va jusqu’à prédire que le PaCS « quête pathétique des homosexuels à l’égard du mariage allait précipiter la société vers une aggravation de ses pathologies déjà perceptibles par la drogue, les suicides… » Nous voilà revenus au fléau social du bon député gaulliste Mirguet !
L’ancien ministre et président du conseil général des Hauts-de- Seine, Patrick Devedjian, se ridiculise en estimant naïvement que ce texte est « dangereux » car « il y aura d’un côté les homosexuels qui souhaitent conserver le secret de leur intimité, renonçant aux droits ouverts par le PaCS ; d’un autre côté, ceux qui, pour bénéficier de ces droits, seront obligés de se déclarer publiquement. C’est l’institutionnalisation de l’outing ». Un bon pédé, pour maître Devedjian, c’est encore et toujours un pédé qui se cache… En 2011, M. Vanneste signerait des deux mains un tel argumentaire !
Sans oublier le vicomte Philippe Le Jolis de Villiers de Saintignon – pour faire court et simple Philippe de Villiers – qui prédit avec la mise en œuvre du PaCS « le retour de la barbarie ». En bon chouan, il n’a heureusement pas osé nous prédire le retour de la terreur et des exécutions sommaires suite à la création du PaCS.
Extrait du chapitre: « Du Pacs aux élections présidentielles de 2007… »
« 2002. Les temps ont changé. Vraiment ! Les Français aiment le PaCS et surtout les élections présidentielles approchent à grands pas ! Elles sont programmées pour les dimanches 21 avril et 5 mai.
Le président sortant, et surtout le futur candidat, ne peut manquer d’avoir à l’esprit le camouflet qu’ont été pour lui les élections municipales de Paris, un an plus tôt. Une ville qu’il a si bien connue en ayant été le premier maire élu de la capitale.
En effet, aux élections municipales de mars 2001, pour la première fois, un vote communautaire LGBT va sanctionner très sévèrement la droite aux élections municipales de Paris. Alors que la capitale concentre plus de 10 % de Parisiens homosexuels5, l’immense majorité d’entre eux, blessés par les propos odieux de certains élus RPR durant les débats parlementaires mais aussi excédés par le vote unanime contre le texte de l’ensemble des élus parisiens de droite et du centre, vont voter massivement pour Bertrand Delanoë. Ils vont se mobiliser contre Philippe Séguin qui avait pourtant tenté de rattraper le tir au début de sa campagne en donnant, sur mes conseils, une interview au magazine gay gratuit Illico – sans oublier son message à la Gay Pride. Contre Jean Tibéri ensuite, qui aura refusé, durant tout son mandat de maire, de 1995 à 2001, de subventionner les associations homosexuelles qui rendaient pourtant bien des services à un nombre croissant de Parisiens et jouaient dans de nombreux domaines – notamment la lutte contre le sida et contre les discriminations – un réel rôle de service public.
Contrairement à ce que certains observateurs ont écrit à l’époque, si les LGBT ont, pour la première fois voté massivement, et donc de manière communautaire, pour le candidat socialiste, ce n’est pas parce qu’il est lui-même homosexuel – le croire serait penser qu’un homo- sexuel ne raisonne pas –, mais bien pour sanctionner celles et ceux qui, à droite, avaient montré tant d’homophobie et d’intolérance. Un bien juste retour de bâton.
Alors qu’à l’époque, j’étais toujours un élu RPR, ce fut la première fois de ma vie que je votais pour un candidat socialiste. Je ne m’en vantais pas publiquement, mais ce fut pour moi un vote éthique que je partageais avec beaucoup de mes proches. Et aussi mon premier pas vers une gauche qui entend mieux les demandes d’égalité des LGBT. Je fus d’ailleurs étonné de constater que, dans mon propre entourage, tous mes amis gays – même les plus fidèles à la droite parlementaire ! – firent de même en 2001.

« Homopoliticus », Jean-Luc Romero, Florent Massot, 286 pages, 19,90€. En librairie le 17 mai 2011.

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