Le cas d’un couple de détenus du centre pénitentiaire de Caen victime d’homophobie, révélé par Yagg, pose la question alarmante des personnes LGBT en prison. Les cas sont généralement plutôt individuels, chaque prison a sa manière de les traiter. Les situations diffèrent selon les administrations, les membres du personnel et les possibilités d’aménagement, et ne permettent pas de faire des généralités. Néanmoins, l’univers carcéral est un monde où la question du droit à la dignité semble épineuse, particulièrement pour les gays, les lesbiennes, et les trans’.

« LE REFLET DE LA SOCIÉTÉ »
Interviewé par Yagg, François Bès, coordinateur des actions de l’Observatoire international des prisons (OIP) en Ile-de-France et dans les Dom-Tom, nous rappelle le constat de Michel Foucault dans Surveiller et punir: « Les prisons sont le reflet de la société. Les détenus sont privés de leur mobilité et ne peuvent pratiquer le choix de l’entourage. Comme eux, les surveillants sont pluriels, et l’homophobie ne peut être généralisée que dans le sens où la société actuelle compte aussi bien des homophobes que des personnes plus ouvertes d’esprit », précise-t-il. « Les rejets sont simplement révélés, exacerbés, que ce soit l’homophobie ou le racisme. »

« INERTIE CONVENUE »
Il nous remémore le cas de Manuel Lopez, détenu homosexuel de 27 ans, qui s’est suicidé peu après sa réintégration à la prison de la Santé après trois ans de cavale, son premier souvenir du milieu carcéral étant empreint de violence homophobe. Son avocate témoigne dans un article du Monde le 29 juillet 2007. « Depuis que l’homosexualité de M. Lopez a été révélée, ce dernier vit, selon ses propres termes, un enfer: il fait l’objet d’insultes quotidiennes émanant de détenus, auxquelles les surveillants témoins ne répondent que par une inertie convenue (…). Il ne supporte plus, alors même qu’il est éligible à un aménagement de peine à la rentrée, d’être ainsi malmené, dans un lieu où il n’est pas en sécurité. »

La violence des traitements infligés aux personnes LGBT peut être une véritable torture, et les personnes trans’ sont d’autant plus victimes de violences et de transphobie du fait de la non-reconnaissance par l’État du genre social qui est le leur. Celles-ci sont envoyées dans les centres pénitentiaires correspondant souvent à leur genre originel, et quand certain-e-s gays ou lesbiennes pourraient retourner au placard, leur différence est clairement affichée. Les trans’ sont souvent insulté-e-s, harcelé-e-s, voire violé-e-s. Dans une enquête de février 2010, Libération avait recensé ces nombreux problèmes, et notamment celui de l’accès aux hormones. Ceci nous a été confirmé par Étienne Noël, avocat de Chloë, transsexuelle détenue à Caen, qui se bat depuis près d’un an pour avoir accès à ses traitements et à son opération (lire Transphobie en prison: la détenue visée par le tract de la CGT pénitentiaire de Caen porte plainte).

DES CAUSES PLUS SPÉCIFIQUES
Brigitte Brami, ancienne détenue de Fleury-Mérogis et dont l’expérience a inspiré un livre poignant La Prison ruinée, témoigne pour Yagg de l’ambiance qui règne dans les centres pénitentiaires pour femmes. « Je ne dirais pas que les surveillantes sont lesbophobes, certaines sont elles-mêmes lesbiennes, mais les filles se moquent beaucoup, et peuvent parfois être très agressives. La seule chose que je déplore, c’est le refus presque systématique de l’administration des demandes de partage de cellule pour les filles en couple. »

François Bès nous explique les raisons de ce refus, et ce qui constitue l’un des problèmes principaux de l’homophobie entre détenus: la jalousie affective. « Il arrive régulièrement que deux détenu-e-s demandent à pouvoir partager une cellule, de par leur relation amoureuse. La requête n’est pas toujours acceptée, et il ne s’agit pas là d’homophobie mais d’un moindre mal, justifie-t-il. En effet, les détenu-e-s hétérosexuel-le-s, ne pouvant pas avoir de relations sexuelles en dehors des parloirs intimes – ou Unités de Vie Familiale pour les détenus qui n’ont pas de droit de sortie –, voient dans le partage d’une cellule par un couple homosexuel un privilège, et se sentent de ce fait lésés dans leur vie affective. »

La question de la vie intime est donc l’un des enjeux principaux des actes homophobes en prison et un problème épineux pour les administrations pénitentiaires. Elles ne peuvent accepter d’une part de voir des détenus être victimes d’homophobie, ni, d’autre part, de se faire accuser de privilégier les détenus LGBT.

« Dans un souci de pragmatisme, souvent pour éviter les problèmes et les violences envers les détenus LGBT, ceux-ci peuvent être déplacés par les administrations dans des quartiers d’isolement, où les conditions de vie sont en deçà des autres détenus, comme à Fleury-Mérogis, où leur cour de promenade est presque une cellule à toit grillagé. Mais c’est une mesure qu’il est nécessaire de prendre également pour leur sécurité morale, voire physique », nous confie François Bès. Cependant, ces aménagements sont difficiles à mettre en place, et ne peuvent être appliqués partout, puisque la population des prisons ne cesse de croître.

CONFIDENTIALITÉ ET SURPOPULATION
Le parc pénitentiaire français compte en 2010 60 978 personnes incarcérées pour 56426 places. Si le nombre de personnes écrouées a légèrement baissé l’année dernière, la marge de manœuvre est néanmoins largement dépassée, et les aménagements pour éviter les violences entre détenus sont de moins en moins possibles. Certains détenus partagent une cellule de 9m2 à quatre et les dortoirs débordent. L’année 2009 a connu une augmentation de 20% des suicides en prison, selon un communiqué du Contrôleur général des lieux de privation de liberté. Le nombre de surveillants par prisonnier est toujours plus faible que dans les autres pays européens, et ce n’est pas sans conséquences. « Les surveillants sont de moins en moins pour de plus en plus de prisonniers, et la pression qu’ils subissent les conduit souvent à céder à d’autres détenus des informations tenues au secret professionnel ou à se décharger sur les prisonniers si leurs opinions à ce sujet sont un peu extrêmes », confie encore François Bès.

La principale conséquence de cette surpopulation réside en la révélation d’informations confidentielles sur les détenus de la part du personnel pénitentiaire. « Celui-ci a accès, lors de commissions à l’arrivée des nouveaux détenus, à de nombreuses informations personnelles, intimes et médicales, notamment si un détenu est séropositif, ou si la condamnation concernait une affaire de mœurs, à son orientation sexuelle. Ces informations peuvent être divulguées au sein du personnel, et se répandent souvent dans les cellules, pointe le coordinateur de l’OIP. Les bracelets électroniques, et le dossier médical informatisé qui peut les compléter, ne sont pas sans accentuer cet effet. Les membres du personnel ont de plus en plus accès à des informations qu’ils ne devraient pas avoir ». Il ajoute que ce sont des problèmes inhérents au milieu carcéral masculin: « Les CP de femmes sont nettement moins surchargés. L’organisation et l’encadrement sont donc facilités et l’atmosphère beaucoup plus calme. »

Le problème de l’homophobie et de la transphobie dans les prisons françaises vient donc d’une part d’un réel problème concernant la sexualité et l’amour en prison, accentué par l’aspect révélateur du milieu carcéral, mais aussi et surtout se pose la question de la prise en charge. Le manque de personnel amène de nombreuses tensions, et favorise le développement d’une autorité parallèle et d’un régime parfois violent et agressif. Mais le secret qui entoure les centres pénitentiaires, et le refoulement des problèmes inhérents à un système carcéral inadapté au nombre croissant d’incarcérations empêchent la mise en place de réflexions qui permettraient de rendre aux détenus un semblant de leurs droits humains.

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