« Être mère porteuse est un grand honneur. C’est extrêmement gratifiant et satisfaisant de permettre aux personnes qui n’ont pas le droit de devenir parents de réaliser un rêve. » Mère d’un enfant, TJ n’en veut plus d’autres. Mais elle porte bien volontiers des enfants pour d’autres couples. Ainsi, elle a déjà mis au monde des jumeaux, et, tout récemment, un garçon.

Samedi 9 avril, l’Association des familles homoparentales organisait une rencontre avec la sociologue Irène Théry et TJ, mère porteuse américaine. Cette dernière a ainsi pu témoigner de son parcours et réfuter les clichés de ventre à louer ou de femme exploitée.

UN PROCESSUS LONG ET RESPECTUEUX DES DEUX PARTIES
« Dans la plupart des médias ressort l’idée que les mères porteuses sont des personnes stupides, sans éducation, pauvres ou forcées de le faire. Et je suis vraiment heureuse de pouvoir prouver que ce n’est pas le cas du tout », a-t-elle expliqué, soulignant que contrairement à l’image véhiculée généralement, la gestation pour autrui éthique, telle qu’elle est pratiquée aux États-Unis, est un processus long, respectueux des deux parties (mère porteuse et parents).

La première étape consiste, pour l’organisme chargé de faire le lien entre mères porteuses et parents, de vérifier les motivations de la « candidate », ainsi que sa solvabilité. « Une femme qui se porterait candidate pour devenir mère porteuse aux États-Unis, et qui aurait le moindre souci financier, ou qui aurait pour motivation principale l’argent, n’aurait absolument aucune chance d’être retenue », affirme TJ. D’autant plus que, souligne-t-elle avec humour, le « salaire » d’une mère porteuse (environ 11000 dollars pour les 9 mois de grossesse, soit un peu plus de 7700 euros), une fois ramené à un taux horaire n’atteint que les 1,80 dollars (1,26 euros) par heure. Une enquête suit, pour chaque partie: d’un côté, l’agence s’assure ainsi que le projet de parentalité des parents est viable, et de l’autre l’agence « creuse » dans le passé et l’entourage de la mère porteuse. « La procédure est extrêmement longue, on nous remet un questionnaire de 20 ou 30 pages sur ce qu’on fait, où on vit, sur notre famille, nos origines, nos antécédents familiaux. Tout ce qui pourrait permettre d’expliquer à un étranger, une personne qui ne nous connaît pas, qui l’on est, ce qu’on fait, et comment on vit notre vie. Ce processus n’implique pas seulement la mère porteuse ou les parents intentionnels, mais toute leur famille. »

Ces dossiers sont ensuite proposés aux deux parties. TJ avoue en avoir déjà rejeté quelques-uns: « Je ne les ai pas refusés parce que je pensais qu’ils étaient de mauvaises personnes, mais parce que j’avais le sentiment que nous n’avions pas les mêmes motivations, ou qu’ils ne saisissaient pas bien les raisons pour lesquelles je voulais faire ça ». C’est en effet un choix difficile, qui nécessite une réflexion, puisque « ce sont des personnes qui vont entrer dans votre vie pendant presque un an. Il faut donc que la relation entre la mère porteuse et les parents intentionnels soit bonne, et qu’elle repose sur des valeurs communes ». TJ insiste longuement sur le fait que l’orientation sexuelle des futurs parents n’influence son choix en aucune manière: « Mes convictions personnelles font que je ne fais pas de différence entre couples homosexuels et hétérosexuels ». Et d’ajouter: « Le genre ne joue aucun rôle dans le fait d’être parent selon moi ».

« JE NE SUIS PAS LA MÈRE DE L’ENFANT »
Comme elle l’explique dans la vidéo ci-dessous, TJ compare sa grossesse à un travail de baby-sitter étendu dans le temps. Pour elle, être enceinte relève uniquement de l’expérience physique: « Vous sentez physiquement le bébé grandir en vous. C’est une expérience formidable, mais je ne sens pas de lien émotionnel durant la grossesse. Je me suis liée avec mon fils après sa naissance, après l’avoir vu, l’avoir rencontré, l’avoir tenu et serré contre moi ». Ce sont donc les parents intentionnels qui créent ce lien avec l’enfant une fois né, et non TJ. Elle ne revendique d’ailleurs aucun droit ni aucun lien de parenté quant à l’enfant. Plus qu’une mère porteuse, elle se voit comme une gestatrice: « C’est vraiment clair pour moi que je ne suis pas la mère de l’enfant, ni un membre de sa famille. La gratification que j’ai a lieu durant la grossesse, et non après. De la même manière que je n’ai pas besoin qu’une personne extérieure s’implique à m’aider avec mon enfant, je ne veux pas m’introduire et dire à  quelqu’un d’autre comment élever son enfant ». Elle a néanmoins revu les jumeaux désormais âgés de deux ans, lors de son voyage en Europe il y a dix jours, et elle est quotidiennement en contact, via Facebook, avec les pères du garçon qu’elle a mis au monde le mois dernier.

Si vous ne pouvez pas voir la vidéo ci-dessus, cliquez sur Yagg rencontre TJ, mère porteuse américaine

Avant le témoignage de TJ, la parole avait été donnée à la sociologue Irène Théry, qui a placé la question dans un contexte plus théorique. « Nous sommes au cœur des problématiques de changement de la famille contemporaine », a-t-elle insisté, avec, « au centre de ces métamorphoses, la question du genre [du don et de la filiation] ». En effet, explique-t-elle, « la plupart des politiques, et quasiment tous les médecins font référence au don masculin de sperme » lorsqu’ils évoquent le don de gamètes.

« LE DROIT INCITAIT LES HOMMES À ÊTRE IRRESPONSABLES »
« On a construit toute une représentation du don de gamètes à travers le don de sperme. La loi française était faite pour qu’on puisse s’adresser à des hommes en leur disant « vous allez donner du sperme mais nous allons vous garantir que vous serez irresponsable; vous donnez et vous disparaissez, vous n’existez pas ». On se disait qu’un homme ça ne lui demande pas beaucoup, une petite masturbation dans un endroit spécialement fait pour ça dans l’hôpital, ce n’est pas grand chose. Le droit incitait les hommes à être irresponsables ». Mais, lorsque les dons se sont féminisés et qu’il a commencé à être question de don d’ovocytes, cette « irresponsabilité » a dû être remise en cause. « La question du sens du don, de la valeur et des raisons du don ont commencé à se poser. » La sociologue, qui souhaite que le don éthique (de sperme, d’ovocytes ou de gestation) soit reconnu dans la société française, voit la gestation pour autrui comme le troisième palier du don, où, durant neuf mois, « on n’engage pas seulement son ventre, mais son corps, sa personne, pour que d’autres puissent devenir parents ».

Pour Alexandre Urwicz, co-président de l’ADFH (lire aussi Alexandre Urwicz: « Aujourd’hui, nous ne défendons plus notre gaytitude mais nos familles »), la rencontre « a été un réel succès. Avec notre concours, TJ s’est prêtée à plusieurs interviews pendant son séjour à Paris et pense que c’est le seul moyen de faire avancer cette cause. Elle démontre bien que la gestation pour autrui est une aventure humaine extraordinaire ». L’association prévoit d’organiser de nouvelles actions de sensibilisation et d’information prochainement.

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