Mohammed Mezziane, né à Casablanca au Maroc en 1963, est aujourd’hui doctorant au Centre de recherches historiques de l’École des Hautes études en sciences sociales (EHESS). Ses recherches et ses écrits concernent les discours sur la masculinité, la sexualité et l’homosexualité, sur les périodes moderne et contemporaine, au Moyen-Orient et tout spécialement en Égypte.

Alors qu’un appel à manifester vendredi 18 février à Alexandrie a été diffusé sur internet par un groupe homosexuel égyptien, Mohammed Mezziane analyse pour Yagg les événements récents qui se sont produits dans le pays et ce qui pourrait changer pour les homosexuels, très sévèrement réprimés par le régime d’Hosni Moubarak.

Quelle est votre appréciation des récents événements en Égypte? J’ai suivi ces événements sur la chaîne de télé Al Jazeera. J’ai trouvé les manifestants impressionnants: leur long souffle, ils ont tenu 18 jours; la manière dont ils ont contourné les provocations de la dictature; la façon parfaitement bien organisée avec laquelle ils ont utilisé les médias (dont Al Jazeera) malgré l’absence d’un chef charismatique pour mener les troupes et éviter le désordre. 
Cette révolution montre d’abord que l’utilité réelle d’un chef charismatique est très surestimée par les théoriciens des révolutions. Les révolutions tunisienne et égyptienne s’en sont passé. L’élément récurrent dans la prise de parole de la plupart des manifestants interviewés par Al Jazeera était ce ras-le-bol d’être traité par le régime et ses sbires comme des « animaux ». Tous les manifestants plaçaient la dignité et le respect de leur dignité d’Homme en première position, une priorité qui précéderait les revendications d’ordre économique ou social.

Les homosexuels peuvent-ils espérer voir leur situation s’améliorer avec la fin de la dictature? Je ne sais pas si la situation des homosexuels s’améliorera sous le nouveau régime en construction, mais elle ne risque pas d’être pire. Je rappelle que Moubarak a été le premier dictateur arabe à mener une persécution systématique et à grande échelle contre l’homosexualité et les homosexuels entre 2001 et 2005. Des milliers d’hommes ont été arrêtés par la police des mœurs. Les amis et connaissances homos de ces hommes ont été arrêtés aussi, à partir des carnets d’adresses des hommes arrêtés, ou d’une dénonciation obtenue sous la menace. Dans les grandes villes, la police des mœurs a constitué d’énormes fichiers de présumés homosexuels, et ceux-ci étaient souvent harcelés. Une partie de ces exactions a été bien documentée par Human Rights Watch, notamment pour la période 2001-2003. Par ailleurs, même si la société égyptienne ne semble pas très favorable aux homosexuels, il ne faut pas sous-estimer le fait que ce sont les outils de la dictature qui organisaient et programmaient la persécution à l’encontre des homosexuels. Ce n’était ni le voisinage ni les collègues de ces homosexuels. Donc, à partir de ce constat, je pense que les persécutions ont des chances de baisser en intensité.

Les événements d’Égypte et la fin du règne d’Hosni Moubarak ont suivi de peu la chute de Ben Ali, en Tunisie. Ces deux révolutions sont-elles plutôt de bonne augure pour les homosexuels de ces deux pays? On sait que les dictatures ne profitent qu’à un nombre très limité de gens, y compris à quelques homosexuels privilégiés qui ne sont pas inquiétés pour leur sexualité. Ce sont le plus souvent les homosexuels des classes moyennes et pauvres qui sont pris pour cible par la répression et qui payent le plus lourd tribut. La démocratie permettra peut être, je l’espère en tout cas, de poser la question non pas en terme de privilèges de caste, mais de droits. À ce titre, je pense que ces révolutions sont une bonne augure, même si le combat est loin d’être gagné…

Avez-vous connaissance de débats autour de la question homosexuelle, dans le cadre de cette « révolution »? Je n’ai pas connaissance de débat en relation directe avec la révolution, je ne vis pas en Égypte. Mais depuis quelques années, des forums de discussion se sont développés et multipliés sur internet (Facebook, Twitter, etc.). Il y a aussi des œuvres amateurs (vidéo, montages de photos) ou des documentaires professionnels (émissions de télévision consacrées à l’homosexualité) qui sont mis en ligne sur YouTube. Ces œuvres et ces discussions humanisent d’abord la figure de l’homosexuel. Elles s’opposent en quelque sorte aux discours des médias officiels qui présentent une image simpliste et diabolisée de l’homosexuel: « le traître travaillant pour l’Occident », « l’apostat en rupture de valeurs humaines », « le malade qui ne veut pas se soigner »… Ensuite, dans ces forums circule une masse d’informations très variées et individuelles sur la sexualité, les désirs sexuels, leurs légitimités dans un cadre privé. Elles sont l’occasion de vives discussions, d’échanges d’expériences. Les intervenants dans ces discussions internet ne sont pas qu’égyptiens, il y a aussi des maghrébins, des jeunes des pays du Golfe ou du Moyen-Orient.

Quelle est la place des femmes homosexuelles dans le combat des LGBT? Je ne sais pas, je travaille sur la masculinité et la sexualité masculine et j’avoue que je n’ai pas prêté suffisamment attention aux figures féminines du « combat LGBT ». Cela dit, dans le cinéma égyptien, l’homosexualité féminine a été plus souvent traitée que l’homosexualité masculine. Par ailleurs, dans les deux émissions des chaînes satellitaires libanaises consacrées à l’homosexualité, il y avait à chaque fois le témoignage d’un homosexuel ET d’une lesbienne.

Quelle est l’attitude des Frères musulmans, dont l’influence est très importante dans le pays, à l’égard des homosexuels? Là aussi, j’aurai du mal à prédire quel serait le sort des homosexuels si les Frères musulmans venaient à prendre le pouvoir. Leurs écrits de ces 50 dernières années sont clairement contre les homosexuels, ces derniers y sont présentés au mieux comme des « malades », au pire comme des « apostats ». Cela dit, le seul exemple d’un parti islamique qui prend le pouvoir dans un cadre démocratique est celui de la Turquie. On sait que le sort des homosexuels s’y est nettement amélioré ces huit dernières années avec le passage d’une dictature militaire à une démocratie parlementaire. C’est dans ce pays qu’a été organisée la première gay pride dans un pays musulman, en 2003. Alors même que la société turque reste assez homophobe, les partis politiques n’instrumentalisent plus l’homosexualité: le harcèlement arbitraire de la police a baissé d’intensité; des lieux explicitement gays se sont ouverts à Istanbul; des associations gays se sont constituées. Cela était impensable il y a 10 ans. Je considère le cas turc comme une indication prometteuse pour l’avenir de l’homosexualité en Égypte…

Une manifestation d’homosexuels est annoncée pour vendredi, à Alexandrie. Est-ce une première et a-t-elle des chances de se tenir? À ma connaissance, ce serait la première en Égypte, et je trouve que ceux qui appellent à manifester font preuve d’un courage hors du commun. Les revendications ne sont pas très claires. Le manifeste ne réclame ni la dépénalisation de la sexualité hors mariage, ni un cadre juridique pour les unions homos. Ils demandent principalement que l’on respecte leur différence [ndlr: lire l’appel à la manifestation en bas de page]. 
Je pense qu’en axant la revendication sur la dignité, les organisateurs rejoignent en fait la principale revendication des révolutionnaires égyptiens: respecter leurs dignités d’Homme et de citoyen. Ils évitent aussi le piège de la « dépénalisation » qui risquerait d’être instrumentalisée, immédiatement, comme un appel à l’anarchie sociale. Par ailleurs, j’aimerais faire remarquer que revendiquer la dépénalisation de la sexualité est très compliqué à mettre en œuvre concrètement sous une forme acceptable par la société. Les Égyptiens homos et hétéros eux-mêmes, y compris les jeunes, ont du mal à exiger politiquement, d’une manière cohérente, la dépénalisation des relations sexuelles libres entre adultes consentants. Ils voudraient tous que la police des mœurs cesse de les harceler, mais ne formulent pas encore l’exigence d’abroger toutes les lois qui pénalisent la sexualité. Ils hésitent, je pense, parce que cela entre en conflit avec un discours bien ancré dans la société: la famille monogame et hétérosexuelle est l’unique socle de la cohésion sociale. Sa légitimité est naturelle et religieuse. Les musulmans tout autant que les chrétiens ne discutent pas ces postulats de départ. Dans ces conditions, discuter les lois qui pénalisent la sexualité hors mariage, et qui encadrent la sexualité (hétéro), devient complexe à formuler en des termes acceptables pour tous les partis (homos, hétéros). Il faudrait une révolution conceptuelle de la notion de la famille, du rôle de la sexualité. Cela nécessiterait des débats locaux qui déconstruiraient le discours sur la sexualité et la famille. Cela ne se ferait peut-être pas en un jour, mais la révolution a débarqué en quelques semaines, on peut toujours rêver…

L’appel à manifester vendredi 18 février à Alexandrie, diffusé sur le site de rencontres Manjam par un groupe nommé Cléopatre2:

‎يوم الجمعه القادمه بعد الصلاه سوف تتم مجموعه من المثليه بمطالبه حقوق المثليه انضم وشارك للمطالبه بحقك فى المثليه

‎شارك معنا

‎تحت شعار** ايد واحده **ا

‎نحن نعمل على اثبات وجود المثليه

‎انا مثلى , اطالب بحقى فى حياتى لانى مثلى مثلك

‎لا تنزعج عندما تسمع كلمه (مثلى) من بنت او ولد فانه شىء طبيعى

‎لانه ليس ظاهره جديده

‎لا للجهل لا للجهل لا للجهل
‎المثليه ليس تعنى الجنس لكن تعنى مثلى مثلك ليا حق ليا حريه ليا رئى عندى احساس ومشاعر مش متعمد اكون كده اريد الحريه اريد الحريه

‎حقنا في التعبير و الحرية

‎حقنا في الحرية الفردية

‎حقنا في المثلية الجنسية

‎حقنا في احتجاجات سلمية

‎حقنا في التنظيم و الحرية

‎حقنا حقنا حقنا

La traduction française de l’appel, par Mohammed Mezziane
:

« Vendredi prochain, après la prière, nous appelons à un rassemblement des homosexuels, près de la Mosquée Ibrahim [Alexandrie], joins-toi à nous sous le slogan: unissons-nous
Nous travaillons pour la visibilité des homosexuels.

Je suis un homosexuel qui affirme son droit à la vie, comme toi [ndt: jeu de mot en arabe, « mithlî mithlak » veut dire aussi bien homosexuel que je suis semblable à toi].

Ne sois pas indisposé quand tu entends le mot « mithlî » de la part d’un garçon ou d’une fille, c’est un état naturel, ce n’est pas un phénomène nouveau.
Non à l’ignorance, non à l’ignorance, non à l’ignorance.
Mithlî ne signifie pas la sexualité, elle veut dire je suis comme toi, j’ai un droit, j’ai la liberté, j’ai une opinion, j’ai une attirance et des sentiments, je ne fais pas exprès d’être comme ça, je veux la liberté, je veux la liberté.
Nous avons le droit d’avoir une opinion, d’être libres.
Nous avons droit aux libertés individuelles.
Nous avons le droit d’être des homosexuels.
Nous avons le droit de manifester sans violence.
Nous avons le droit de nous organiser.
Nous avons le droit, notre droit, notre droit »

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