Surveiller et jouir - Gayle RubinDans quelques jours, le 15 janvier, sortira en librairie Surveiller et jouir – Anthropologie politique du sexe, un recueil d’articles de Gayle Rubin, rassemblés et édités par Rostom Mesli, aux éditions EPEL.

Anthropologue féministe et lesbienne radicale américaine, Gayle Rubin est « une légende vivante des études sur la sexualité et de la queer theory », comme l’écrivent Rostom Mesli et David Halperin dans la préface de l’ouvrage. Féministe pro-sexe, à l’origine des études sur la sexualité, des études gays et lesbiennes et de la queer theory, elle est aussi cofondatrice, avec Pat Califia, de Samois, la première association lesbienne SM aux États-Unis.

Surveiller et jouir comprend sept textes (dont seuls « Marché aux femmes » et « Penser le sexe » ont déjà été publiés en français), publiés de 1975 à 2002, et une interview de Gayle Rubin par Rostom Mesli sur Les Catacombes, un club gay de fist qui a existé à San Francisco de 1975 à 1984.

À l’occasion de cette parution, Rostom Mesli a choisi pour Yagg six extraits de cet ouvrage, à découvrir ci-dessous et en pages suivantes:

«Nous ne sommes pas seulement opprimées en tant que femmes, nous sommes opprimées par le fait de devoir être des femmes.»

Le système de sexe/genre n’est pas immuablement oppressif et il a perdu beaucoup de sa fonction traditionnelle. Néanmoins il ne s’évanouira pas en l’absence d’opposition. Il est encore socialement en charge du sexe et du genre, de la socialisation des jeunes, et de fournir des définitions ultimes quant à la nature des êtres humains eux-mêmes. Et il sert des buts économiques et politiques autres que ceux pour lesquels il était originellement conçu (voir Scott 1965). Le système de sexe/genre doit être réorganisé par l’action politique.

En fin de compte, l’exégèse de Lévi-Strauss et de Freud incite à une certaine vision de la politique et de l’utopie féministes − à savoir que notre visée devrait être, non l’élimination des hommes, mais l’élimination du système social qui crée le sexisme et le genre. Personnellement, je trouve déplaisante et inadéquate la vision d’un matriarcat d’amazones où les hommes sont réduits en servitude ou tombés dans l’oubli (ceci étant fonction des possibilités d’une reproduction par parthénogenèse). Une telle vision maintient le genre et la division des sexes. Elle ne fait qu’inverser les arguments de ceux qui, estimant la dominance masculine inévitable, la fondent sur des différences biologiques indéracinables et significatives entre les sexes. Mais nous ne sommes pas seulement opprimées en tant que femmes, nous sommes opprimées par le fait de devoir être des femmes, ou des hommes selon le cas. Mon sentiment personnel est que le mouvement féministe doit rêver à bien plus encore qu’à l’élimination de l’oppression des femmes. Il doit rêver à l’élimination des sexualités obligatoires et des rôles de sexe. Le rêve qui me semble le plus attachant est celui d’une société androgyne et sans genre (mais pas sans sexe) où l’anatomie sexuelle n’aurait rien à voir avec qui l’on est, ce que l’on fait, ni avec qui on fait l’amour.

Gayle Rubin, « Le Marché aux femmes » (1975), tr. fr. de Nicole-Claude Mathieu, in Gayle Rubin Surveiller et jouir. Anthropologie politique du sexe, EPEL, Paris, 2010, pp. 75-76.