[Cet article a été publié le 8 janvier 2011]

Quinze ans après la mort de l’ancien président de la République, retour sur ses deux septennats et sur son bilan vis-à-vis des LGBT.
Tout semblait avoir bien commencé, et tout finira assez mal. De 1981 à 1995, les deux septennats de François Mitterrand, premier président socialiste de la cinquième République, offrent un bilan contrasté.

L’EUPHORIE DE LA VICTOIRE DE MAI 1981
Au début des années 80, la mobilisation gay est à son comble. Les associations veulent en finir avec des décrets hérités de Vichy, sous l’Occupation, et qui font des relations homosexuelles de 15 à 18 ans un délit. Le 4 avril 1981, au plus fort de la campagne électorale qui oppose le président sortant, Valéry Giscard d’Estaing, au candidat de l’Union de la gauche François Mitterrand, le CUARH (Comité d’Urgence Anti Répression Homosexuelle) organise dans Paris une grande marche, qui réunit 10 000 personnes. Du jamais vu! Jack Lang ouvre le cortège aux côtés d’Yves Navarre et de Jean-Paul Aron. Mitterrand accorde une interview à Gai Pied, qui titre après sa victoire, le 10 mai 1981, « Sept ans de bonheur? ».

Les premiers mois semblent euphoriques. Le président à la rose abolit la peine de mort, abaisse l’âge de la retraite à 60 ans, met fin au monopole des radios d’État. Barbara chante Regarde (« Quelque chose a changé, L’air semble plus léger »). Le fichier homosexuel de la police est détruit, les harcèlements sur les lieux de drague disparaissent. Un vent de liberté souffle sur les médias où des homos flamboyants, comme Frédéric Mitterrand et Alain Maneval animent des émissions parfois camp sur… TF1. La pub aussi devient folle (voir la célèbre publicité Eram).

LES MOTS DE ROBERT BADINTER
Le 20 décembre 1981, lors de son discours devant l’Assemblée nationale, le ministre de la Justice, Robert Badinter, prononce ses mots: » L’Assemblée sait quel type de société, toujours marquée par l’arbitraire, l’intolérance, le fanatisme ou le racisme a constamment pratiqué la chasse à l’homosexualité. Cette discrimination et cette répression sont incompatible avec les principes d’un grand pays de liberté comme le nôtre. Il n’est que temps de prendre conscience de tout ce que la France doit aux homosexuels comme à tous ses autres citoyens dans tant de domaines. »
Les députés votent la fin des décrets discriminatoires. D’autres mesures suivront. La mention « occuper les lieux en bon père de famille », qui permettait à un bailleur de refuser de louer un appartement à deux garçons (ou deux filles) disparait. Les hôteliers sont priés de ne plus refuser une chambre d’hôtel à des couples homos. Le code du travail se met au diapason: les salariés ne peuvent plus être discriminés en raison de leurs mœurs.

L’APPARITION DU « CANCER GAY »
Les établissements et les commerces gays fleurissent. Tout semble aller pour le mieux pour les homosexuels. Mais 1981, c’est aussi l’apparition des premiers cas de sida, qu’on appelait alors « le cancer gay ». Le sida, beaucoup d’homosexuels célèbres en meurent dans les années 80. Même si souvent, la cause du décès est cachée.
Plusieurs associations historiques disparaissent dans les premières années du septennat Mitterrand. Arcadie en 1982, le CUARH en 1987. Les gay pride ne font plus recette: les homos ont l’impression que les combats sont derrière eux. En 1986, Mitterrand doit cohabiter avec un Premier ministre de droite, Jacques Chirac. Le gouvernement autorise la publicité pour les préservatifs, mais menace d’interdire Gai Pied de vente aux mineurs.
Les gays meurent du sida, mais personne n’en parle.
Le président, à nouveau élu en 1988, ne prononcera quasiment jamais le mot de sida jusqu’à la fin de son mandat.
Les mesures d’urgence contre une épidémie qui tue plusieurs milliers de personnes par an au début des années 90 ne sont pas au rendez-vous. La gauche, empêtrée dans l’affaire du sang contaminé, refuse de faire des campagnes de prévention en direction des homosexuels. Pourtant, des personnalités gays, comme l’homme d’affaires Pierre Bergé, se disent proches de François Mitterrand. Mais rien ne semble devoir convaincre un homme proche du déclin de s’intéresser à une maladie qui se transmet sexuellement.

UNE SECONDE COHABITATION PÉNIBLE
Au début des années 90, l’avancée des droits des homosexuels n’est plus une priorité, face à la montée du Front national et alors que François Mitterrand doit affronter une seconde cohabitation, très pénible, dès 1993. Le 1er décembre 1993, lors d’une visite à l’hôpital de la Pitié-Salpétrière durant laquelle il confiera être venu au chevet de l’un de ses neveux, il prononce quelques mots sur le sida. Plus de douze ans après le début de l’épidémie… Un an auparavant, Act Up-Paris lui avait adressé une lettre ouverte: « Votre pays n’est plus le nôtre, monsieur le Président. Vous nous en avez exclus […]. Nous sommes exsangues et vous ne nous opposez qu’ignorance et mépris ». Entre la gauche et un mouvement militant quasi entièrement absorbé par le sida, le divorce semble consommé.

Très gravement malade, François Mitterrand n’est plus que l’ombre de lui-même pendant les derniers mois de son second septennat. Il meurt le 8 janvier 1996. La gestion calamiteuse de l’épidémie la plus meurtrière du siècle par ses gouvernements successifs ternira durablement le bilan positif des premières années de l’ère Mitterrand.