Globalement «le script culturel qui associe amour, sexualité exclusive et amour conjugal occupe une place hégémonique» (8), c'est-à-dire que la plupart de ses interviewées ne conçoivent le couple que dans la fidélité. Une minorité tente de sortir des schémas préétablis en vivant des relations «plurifidèles» ou «polyamoureuses».

L'amour en amitié
Monogames ou non, la plupart des lesbiennes vivent avec leurs ex-amantes ce que Natacha Chetcuti nomme un «multipartenariat affectif durable». Les amours deviennent souvent des amitiés. Cela ouvre une réflexion sur la nature même du mot amitié. Les lesbiennes illustrent là l'idée du philosophe Charles Fourier (9) qui voici deux siècles imaginait «que dans une société utopique – qu'il intitulait harmonie – les amours produiraient de l'amitié, et que les individus garderaient ainsi des ''traces d'amitié'' de toutes les histoires vécues» (10) comme le souligne le sociologue Michel Bozon dans son introduction élogieuse à cet ouvrage qui nous permet de «renouveler notre regard sur les normes établies et sur le fonctionnement de notre société» (11).

Natacha Chetcuti montre avec finesse l'effort de réflexion et les dilemmes émotionnels aussi bien que politiques que représentent ces choix de vie.

«J'aime une femme»
Car le couple, dans les parcours lesbiens qu'elle étudie, a une fonction particulière, celui de jouer dans l'affirmation de soi, l'autonomination. En effet, plutôt que de s'affirmer lesbiennes «en soi», la plupart des interviewées annoncent à leur famille ou au travail qu'elles «aiment une femme» ou «vivent avec une femme». La légitimité sociale accordée au couple vient atténuer l'opprobre qui pèse encore symboliquement sur le choix amoureux et sexuel d'une partenaire du même sexe. La sociologue montre aussi que l'affirmation en tant que lesbienne passe souvent par la rencontre avec une autre, plus affranchie. J'y vois quelque chose d'assez beau: les unes donnant le courage et l'inspiration aux autres de s'affirmer.

«Scripts sexuels» et invention de soi
La sexualité fait aussi l'objet d'une réflexion autant sociologique que politique. Dans quelle mesure les sexualités lesbiennes remettent-elles en cause les «scripts sexuels» qui structurent notre culture? La sociologue montre que là aussi, normativité et transgression, réversibilité des rôles et tradition font l'objet d'une composition complexe, de négociations entre l'imposé et l'inventé. Tout comme avec le genre, les lesbiennes créent leur propre code, leurs propres scripts, plus ou moins dégagés des présupposés qui pèsent sur la sexualité des femmes en général.

Le lesbianisme dans cet ouvrage dense mais limpide est vu à travers le prisme des questions que posent certains choix de vie au regard des normes sociales de la féminité, du couple et de la sexualité. La représentation de soi des lesbiennes est décrite comme un travail de réflexion, une ligne tendue entre l'épanouissement de soi, la volonté de changer le monde et la nécessité de «faire avec» la société telle qu'elle est.

Présenter le lesbianisme sous un angle autant sociologique que politique est sans doute le point fort de ce livre, que beaucoup de femmes, lesbiennes ou non, assignées femmes ou non à la naissance, liront sans pouvoir s'empêcher de s'interroger sur leur propre rapport aux normes sociales qui structurent nos vécus d'autant plus que nous nous efforçons d'y échapper.

Wendy Delorme

(1) WITTIG (Monique), «On ne naît pas femme on le devient», Questions féministes n°7, février 1980.
(2) CHETCUTI (Natacha), Se dire lesbienne. Vie de couple, sexualité, représentation de soi, Paris: Payot, 2010, p.23.
(3) DE BEAUVOIR (Simone), Le Deuxième Sexe. Vol.1, La lesbienne, Paris : Gallimard Idées NRF, 1949, p. 480-510.
(4) BONNET (Marie-Jo), «De l'émancipation amoureuse des femmes dans la cité. Lesbiennes et féministes au XXe siècle», Les Temps Modernes n°598, mars-avril 1998, p. 85-112.
(5) CHETCUTI (Natacha), «De «On ne naît pas femme» à «On n’est pas femme». De Simone de Beauvoir à Monique Wittig », Genre, sexualité & société [En ligne], n°1 | Printemps 2009, mis en ligne le 09 juillet 2009, Consulté le 08 octobre 2010. URL :
(6) CHETCUTI (Natacha), Se dire lesbienne. Vie de couple, sexualité, représentation de soi, Paris: Payot, 2010, p.92.
(7) BARTHES (Roland), Leçon, Paris: Seuil, 1978, pp.12-31.
(8) CHETCUTI (Natacha), Se dire lesbienne. Vie de couple, sexualité, représentation de soi, Paris: Payot, 2010, p.144.
(9) François Marie Charles Fourier (1772-1837). Depuis le milieu du XIXe siècle, des communautés de vie furent créées, inspirées plus ou moins directement de sa pensée.
(10) CHETCUTI (Natacha), Se dire lesbienne. Vie de couple, sexualité, représentation de soi, Paris: Payot, 2010, p.11, Introduction de Michel Bozon.
(11) Ibid., p.14.

Se dire lesbienne - Vie de couple, sexualité, représentation de soi, de Natacha Chetcuti, éditions Payot, octobre 2010, 20€.

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