Se dire lesbienne - Natacha ChetcutiSe dire lesbienne, d’après Natacha Chetcuti, n’est jamais une simple découverte personnelle. Il s’agit avant tout d’un processus social, d’une expérience relationnelle, qui en sociologie s’appelle l’«autonomination». Et c’est en sociologue que Natacha Chetcuti traite la question. Elle a enquêté durant plusieurs années dans divers lieux de socialisation lesbiens français en menant des entretiens répétés avec une vingtaine de lesbiennes âgées de 30 à 50 ans.

L’ouvrage dessine un panorama nuancé des processus qui participent de l’affirmation dans le cercle familial ou professionnel, des stratégies développées par les lesbiennes pour être soi dans une société structurée par l’hétérosexualité.

Se «deshétérosexualiser»
«Se dire lesbienne» et s’affirmer en tant que telle relève de ce que la sociologue appelle un «processus de deshétérosexualisation». Évoluant dans une société où l’injonction à la féminité et à la maternité sont toujours prégnants dans le devenir-femme, les lesbiennes doivent composer entre leur réalité et les filtres à travers lesquels elles sont perçues. Ces parcours de vie construits entre la norme et la marge illustrent l’affirmation de Monique Wittig, devenue maxime pour nombre de lesbiennes politisées: les lesbiennes ne sont pas des femmes. «Ce qui fait une femme c’est la relation particulière à un homme (…) à laquelle les lesbiennes échappent en refusant de devenir ou de rester hétérosexuelles» (1).

Pourtant, certaines vivent leur lesbianisme à travers une valorisation exclusive de la féminité. Le lourd héritage des discours cliniques du XIXe siècle, qui construisirent la figure de l’«invertie congénitale» pèse encore dans les mentalités.

De l’«invertie» d’autrefois aux lesbiennes d’aujourd’hui
La littérature médico-légale du XIXe siècle forgea la figure de la «vraie lesbienne» comme un phénomène d’«inversion». L’«invertie congénitale» «appartient si parfaitement à l’ordre du masculin qu’elle en devient l’archétype, et c’est ainsi que le mot «lesbienne» devient synonyme de masculinité» (2). La femme que séduit «l’invertie congénitale» n’est pas, selon le discours clinique de l’époque, «une vraie lesbienne»: elle est appelée «saphique».

Dès lors, «se dire lesbienne» c’est, pour certaines, ne pas vouloir être ce que le mot «lesbienne» a longtemps signifié: une pathologie, une inversion du genre. Pour échapper au stigmate, certaines lesbiennes rejettent celles qui ne sont pas féminines: «Moi je ne les comprends pas les lesbiennes qui ressemblent à des mecs, les butchs. Autant être avec des hommes si on doit avoir ce type de comportement. Pour moi justement ce que j’aime avec une femme, c’est sa féminité» (Colette, 34 ans, interviewée par Natacha Chetcuti).

Inverties et saphiques d’hier: butchs et fems d’aujourd’hui?
Pourtant, le fait de vivre une identité de femme masculine ou «enmasculinisée» selon les termes de Natacha Chetcuti, voire de se travestir (pratique du drag king) est considéré, dans certains courants féministes, comme une forme de rébellion contre l’assignation au genre féminin. Simone de Beauvoir nommait cela «protestation virile». Mais le chapitre consacré à «la lesbienne» dans Le deuxième sexe reflète une vision au final peu émancipatrice de l’homosexualité féminine. Beauvoir affirmait: «Rien ne donne une pire impression d’étroitesse d’esprit et de mutilation que ces clans de femmes affranchies» (3). On sait pourtant que Simone de Beauvoir aima des femmes. L’historienne Marie-Jo Bonnet commente: «Un jugement si sévère sur les affranchies sexuelles étonne de la part d’une philosophe qui s’affirmera comme l’une des plus importantes féministes de la seconde moitié du siècle» (4). Un paradoxe qu’a aussi souligné Natacha Chetcuti (5) dans une autre de ses publications. Ce paradoxe beauvoirien, cette ambivalence d’appréciation de l’homosexualité féminine et de l’enmasculinement des femmes, on le trouve aussi chez les lesbiennes d’aujourd’hui.

La question du genre se pose de façon cruciale pour les lesbiennes, car leur stigmatisation est indexée au fait qu’elles dérogent plus ou moins aux normes de la féminité. Certaines préfèrent ainsi s’y conformer en rejetant les «garçonnes», les «jules», les «camionneuses». D’autres au contraire soupçonnent les lesbiennes féminines («fems») de faire «alliance avec l’hétérosexualité» (6).

Les «butch» et les «fems» d’aujourd’hui seraient-elles donc perçues selon les catégories «invertie» et «saphique» d’autrefois? (l’invertie étant la «vraie» lesbienne – masculine – et la saphique une hétérosexuelle égarée).

Forger son propre «code de genre»
Entre le rejet et la revendication d’une plus ou moins grande féminité/masculinité, une chose est sûre: la construction du genre est un enjeu de visibilité et d’affirmation de soi crucial pour les lesbiennes, et l’ouvrage de Natacha Chetcuti dresse un état des lieux intéressant des diverses attitudes. Le modèle prévalent chez ses interviewées est l’androgynie. Façon d’échapper aux stéréotypes de féminité apprêtée. Façon aussi d’échapper à la stigmatisation qui pèse sur les garçonnes ou les «butch». C’est ainsi que les lesbiennes forgent, selon les mots de la sociologie, leur propre «code de genre».

Supposer que le genre est un code revient à le comparer au langage, dont Barthes affirmait: «Le langage est une législation, la langue en est le code. Nous ne voyons pas le pouvoir qui est dans la langue, parce que nous oublions que toute langue est un classement, et que tout classement est oppressif» (7). S’affirmer lesbienne en composant son propre «code de genre», qu’il soit le langage de l’androgynie, de la masculinité ou de la féminité, est déjà un acte de prise de pouvoir, forme de piratage des normes sociales du genre et de la sexualité.

Le couple entre normativité et affirmation de soi
Outre la question du genre, se pose celle des modèles relationnels. Natacha Chetcuti interroge les conceptions du couple à l’œuvre chez ses interviewées. Elle note que, tout comme les constructions du genre, les formes relationnelles choisies sont le fait d’une tension permanente entre les normes sociales et la nécessité de composer son propre parcours amoureux.

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