Le Collectif éducation contre les LGBTphobies en milieu scolaire* organisait hier, avec l’Inter-LGBT et Sida Info Service, une conférence de presse sur les questions de discriminations à l’école afin de dresser un bilan de la campagne d’affichage Ligne Azur [Ligne Azur est un dispositif d’aide à distance –téléphone et internet – pour les personnes qui se posent des questions sur leur identité de genre et/ou leur orientation sexuelle], organisée en collaboration avec le ministère de l’Éducation nationale de mi-avril à fin juin 2010 dans les lycées et les collèges.

Pour ce bilan, les associations ont croisé les résultats d’enquêtes nationales menées par les associations auprès des personnels d’établissements et des parents d’élèves sur l’accueil réservé à la campagne d’affichage et les résultats d’analyses des appels, des sollicitations qu’a reçu la Ligne Azur suite à cette campagne en milieu scolaire.

UN BILAN NÉCESSAIRE
« La campagne d’affichage pour la Ligne Azur dans les lycées et les collèges n’a été lancée que fin avril/début mai 2010, soit deux mois avant la fin de l’année scolaire, explique Natacha Taurisson, coordinatrice du Collectif. Pourtant, depuis plusieurs années, nous demandons au ministère de l’Éducation nationale de prendre en compte ces questions. La toute première campagne d’affichage s’est faite sous Xavier Darcos, qui ne voulait pas que les affiches soient présentes dans les collèges, seulement dans les lycées. Le ministère de l’Éducation nationale avait alors proposé une affiche dont le message n’était pas très clair et assez contre-productif. Puis l’année dernière, Luc Chatel a suggéré une nouvelle affiche, qui nous convenait mieux, et lui était d’accord pour la proposer aux lycéens mais aussi aux collégiens. Il nous l’a présentée en février, mais il a encore fallu attendre fin avril/début mai pour qu’elle parte vers les établissements, accompagnée de cartes mémo au message similaire et de brochures destinées au personnel éducatif. Il nous semblait important aujourd’hui de dresser le bilan de cette campagne en s’interrogeant notamment sur l’accueil qu’elle a reçu dans les établissements scolaires, dans la communauté éducative, auprès des personnels d’éducation, mais aussi auprès des parents. »

Premier constat inquiétant que le Collectif a pu faire: seule la moité des établissements dit avoir reçu le matériel de cette campagne, c’est-à-dire les affiches, les cartes mémo et les brochures informatives. Et parmi ceux qui disent l’avoir reçu, les 2/3 seulement disent l’avoir affiché, le troisième tiers se justifiant en disant soit qu’ils ne trouvaient pas opportun de traiter ce sujet dans l’établissement (la majorité des cas), soit qu’ils n’en voyaient pas l’utilité, soit enfin (pour une minorité d’entre eux) que les affiches étant arrivées en fin d’année, ils ont préféré attendre la rentrée suivante.

Autre déception pour le Collectif: 41% des affiches ont été placées à l’infirmerie. « On avait pourtant demandé à ce qu’elle soient placées dans un lieu visible de tous, regrette Natacha Taurisson, et on ne souhaitait pas que les affiches soient dans une infirmerie afin que cette question ne soit pas traitée par le biais du médical. » La coordinatrice se félicite cependant qu’environ la moitié des affiches aient été placées aux environs de la vie scolaire.

« En ce qui concerne les cartes mémo, seul 1/3 a été distribué. On constate également que l’info n’a été que très peu relayée, et que les parents d’élèves, par exemple, n’étaient pas du tout informés. Cependant auprès du personnel d’éducation, globalement, l’accueil a été très favorable. Tout comme auprès des jeunes: neuf sur dix l’ont accueilli favorablement. Les jeunes sont donc tout à fait prêts à discuter de ces questions. »

Pour ce bilan, Natacha Taurisson est un peu partagée: « C’est une campagne en demi-teinte, on note l’accueil plutôt favorable, mais on regrette que les établissements et les rectorats n’aient pas vraiment joué le jeu ».

UNE HAUSSE DE 117% D’ACTIVITÉ POUR LA LIGNE AZUR
L’autre enquête au cœur de ce bilan est celle sur les appels reçus par la ligne Azur, conséquences de cette campagne en milieu scolaire.

« La Ligne Azur a été crée en 1997, il y a 13 ans, ce n’est donc pas quelque chose de nouveau, mais suite à cette campagne d’affichage dans les établissement scolaires, nous avons reçu près de 8000 sollicitations, soit 8 fois plus que d’habitude. C’est la preuve que celle-ci a eu un véritable impact », explique à son tour, Hervé Baudoin, chargé de mission auprès de l’association Sida Info Service, qui gère la Ligne Azur.

« Finalement seuls 400 appels, sur ces 8000, ont réellement débouché sur un entretien téléphonique en lien avec le dispositif. Mais cela représente malgré tout une augmentation de 117% de l’activité, malgré le fait que, comme nous venons de le voir, la diffusion de ces affiches ait été un peu insatisfaisante. »

Quelques informations plus précises sur ces appels: « Les 3/4 d’entre eux proviennent de personnes qui appellent pour la première fois. Une petite particularité cependant: habituellement 80% des personnes qui nous appellent sont des garçons, mais depuis cette campagne, environs 52% des appels sont émis par des filles. Les sujets le plus souvent abordés par les jeunes sont les questions sur l’orientation sexuelle ou l’identité de genre, les questionnements du type « suis-je normal? », mais aussi la crainte du rejet et de la discrimination. Ils s’interrogent sur comment en parler à leur entourage, ils craignent souvent les réactions de leurs parents ».

40% DES APPELANT-E-S ONT MOINS DE 15 ANS
« Un point extrêmement intéressant de cette enquête concerne l’âge des personnes qui appellent: 40% d’entre eux ont moins de 15 ans, conclut Hervé Baudoin. Donc, contrairement à ce que prétend le ministère, c’est bien une question qui concerne les jeunes, voire les très jeunes ados, d’où l’intérêt de diffuser cette campagne dans les collèges. Lorsque nous faisons, de notre coté, le bilan de cette campagne, même si elle n’a pas été menée de manière totalement satisfaisante, nous constatons clairement l’intérêt de cette campagne en milieu scolaire. »

Et Natacha Taurisson de renchérir: « Ces 40% de -15 ans montrent bien la nécessité d’en parler le plus tôt possible, certainement dès l’école primaire. Les appels vers la Ligne Azur commencent vers 10 ans environ. Aujourd’hui les jeunes se posent très tôt des questions sexuelles, et il me semble important d’en parler très tôt, en s’adaptant évidement à l’âge des élèves. C’est en tout cas un point intéressant, qui retiendra, je l’espère, l’attention du ministère ».

« Il y a un vrai problème avec l’âge. On se souvient de la polémique autour du film d’animation Le Baiser de la Lune, ajoute à son tour Nicolas Gougain, porte-parole de l’Inter-LGBT. On constate pourtant sur le terrain une véritable nécessité de cibler les plus jeunes. Le Mag, l’association LGBT des 15-25 ans, est de plus en plus sollicitée pour faire des interventions dans les établissements. Cette année, elle en a fait 50% de plus que l’an dernier, et elle est aujourd’hui saturée de demandes, ce qui montre bien la nécessité de travailler sur ces questions-là, le plus tôt possible. »

« La Ligne Azur arrive presque à saturation elle aussi, alors que la moitié seulement des établissement ont reçu le matériel de la campagne, imaginez s’ils l’avaient tous reçu et affiché… Cela prouve une fois de plus, nous le répétons, la nécessité de mettre en place de telles campagnes », conclut sur cette question Natacha Taurisson.

UN RAPPORT DU MINISTÈRE INTÉRESSANT MAIS INCOMPLET
Cette conférence de presse était également l’occasion, pour les associations et pour le Collectif, de revenir sur le rapport publié il y a quelques jours par le ministère de l’Éducation nationale sur les discriminations en milieu scolaire.

« Le rapport était sur le bureau du cabinet du ministère depuis le mois de février et il ne sort qu’aujourd’hui, c’est dire s’il s’agit d’une priorité de ce ministère, ironise Natacha Taurisson. En ce qui concerne le contenu, ce rapport est intéressant, mais il y a de nombreuses thématiques absentes, il manque énormément de choses. Il ne traite pas des discriminations à l’école primaire, ni des questions d’identité de genre. Il ne traite pas non plus des questions d’homoparentalité: comment les parents homos sont considérés ou impliqués. Le rapport l’occulte totalement. »

« Le rapport du ministère fait des constats significatifs importants et des préconisations qui vont dans le sens de ce que l’on demande depuis longtemps, notamment concernant la formation et la sensibilisation du personnel enseignant, commente Nicolas Gougain, porte-parole de l’Inter-LGBT. Mais nous restons sceptique sur la capacité du Ministère a réellement se saisir de cette question, notamment depuis la réforme de la formation des enseignants. Cela fait pourtant de nombreuses années que l’on a ces revendications, si le personnel d’établissement a des préjugés homophobes, tout le travail fait pour lutter contre ces discriminations auprès des élèves risque d’être balayé. C’est une attente très forte. Comme l’ensemble des formations sur la pédagogie, ça fait partie des fondamentaux de savoir comment réagir face aux questions des élèves. Et puis, il faudrait que dans les règlements intérieurs les discriminations soient nommées clairement et qu’elles ne soient pas hiérarchisées, parce qu’il parait toujours plus évident aux responsables d’établissements de lutter contre le racisme et moins évident de lutter aussi contre l’homophobie ».

« Si comme le dit Luc Chatel, la lutte contre les discriminations est une priorité, il faut lui en donner les moyens, insiste Natacha Taurisson. Au Canada, par exemple, on paie des chercheurs pour qu’ils fassent des recherches sur comment est vécue l’identité de genre en milieu scolaire. De notre côté, nous attendons depuis un an et demi la création de groupes de travail sur ces questions, de façon pérenne. Nous exigeons aujourd’hui encore la mise en place de ce groupe de travail effectif avant un remaniement ministériel, qui risquerait de la retarder encore. Nous devons d’ailleurs être reçus prochainement par le ministère et cette question sera de nouveau abordée. Nous demandons également que la campagne Azur soit reconduite, et que les affiches soient mise en place dès le premier trimestre cette année. Nous demandons enfin qu’une journée par an soit consacrée à l’ensemble des discriminations, pour travailler sur le vivre ensemble. Il y a un outil, par exemple, que l’Éducation nationale n’utilise pas, ou très peu, c’est l’heure obligatoire d’Éducation sexuelle, dès le primaire. Et la raison principale est que les enseignants n’ont pas les moyens, les outils, pour la mettre en place, ils ne savent pas comment s’y prendre. D’où l’importance des modules de formations. »

Et la coordinatrice du Collectif éducation contre les LGBTphobies en milieu scolaire de conclure: « Ça a finalement été à nous, seuls, d’évaluer tout cela, de dresser un bilan de cette campagne [Ligne Azur]. Faire une campagne comme celle-là, qui coûte de l’argent au ministère et ne pas derrière faire d’évaluation, c’est impensable. Je ne peux pas comprendre qu’un ministère qui dit que les discriminations sont sa priorité n’évalue pas l’action qu’il met en place. S’il veut vraiment agir il faut qu’il s’en donne les moyens. Nous avons fait plus que notre travail. Mais nous attendons de voir comment le ministère va nous associer à la suite de sa réflexion. Nous allons faire des propositions concrètes et on verra bien ce que le ministère va retenir de tout ça, de la campagne et du rapport. Nous, nous demandons le signe d’une volonté concrète de mise en place de moyens. Ce rapport attendait sur un bureau depuis le mois de février et Luc Chatel a déclaré que les discriminations étaient sa priorité… Alors allons-y maintenant qu’on a du matériel! ».

*Le Collectif contre les LGBTphobies regroupe 9 organisations et syndicats de l’enseignement: la FCPE, la Fep-CFDT, la CGT-FERC, la FSU, Sgen-CFDT, l’UNSA éducation, l’UNEF, la FIDL et l’UNL.

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